LES DEUX ÉCOLIERS
u Sais-tu, Simon, après la classe,
Comme un troupeau fuit son berger,
Courons aux champs ; faisons main basse
Sur tous les marrons du verger.
— Fœda, les marrons sont pour d'autres. L'arbre est haut, nul de nous aux branches n'atteindrait,
Et , pour y grimper, il faudrait
Bien d'autres forces que les nôtres !
Adieu donc les marrons! —Quelle idée ! et pourquoi ?
Vraiment, mon cher, la peur t'abuse.
Quand la force n'est pas pour soi ,
On y supplée avec la ruse.
Attends! j'ai (oui prévu : jusqu'aux branches du bas
Pour grimpei-, cher pelil compère.
Le dos courbé, tu m'aideras ; Le reste ira tout seul, j'espère.
Ah ! les marrons vont voir beau jeu ! Jusqu'à la gorge il faut en prendre ! "
Mais la classe a cessé. Brûlant d'un nouveau feu, Xos gourmands au jardin volent sans plus attendre. Simon , tout essoufflé , de sueur est trempé , Fœda sur son dos monte; il grimpe... il est grimpé. Sur le sommet de l'arbre il s'installe à son aise,
Et , comme un rat dans un buffet ,
Jusqu'à ce que sa faim s'apaise, Il cueille et mange tout , dans un calme parfait. Mais Simon, du régal n'ayant que les amorces, En se léchant la bouche, errait aux environs ,
Et Fœda, croquant les marrons.
Jetait à l'autre les écorces.
J'ai vu bien des Fœdas. Quand jusqu'aux hauts emplois Leurs amis les poussant engraissaient leurs familles , Des parvenus d'hier les amis d'autrefois
N'avaient toujours que les coquilles.
LES TROIS MOUGIIvS.
Trois mougiks, attardés, par une nuit obscure,
Venaient dans un hameau remiser leur voiture.
jVos gens à Pétersbourg ayant vendu leur bois ,
S'étaient bien amusés pour compenser leur peine ,
Et gaiement au village ils rentraient tous les trois.
Tout bon mougik dort mal s'il n'a la panse pleine;
Nos gens donc tout d'abord avaient du s'occuper
De courir le hameau pour quêter un souper.
Mais on sait qu'au hameau les ressources sont maigres :
Quelques croûtes de pain , une soupe aux chou\ aigres ',
Plus un plat de gruau -, déjà fort entamé ,
C'est tout ce qu'on offrit à leur ventre affamé.
Ah! cerle, à Pétersbourg, c'était autre bombance!
Mais chut ! on n'en dit mot, puisqu'on n'y pouvait rien.
Après tout , peu vaut mieux que rien , Fit se coucher à jeun , se peut-il qu'on y pense !
' Il s'agit ici du pofage populaire que les Russes appelleuf tchi , c\ qui se compose de choux ai;{res, de viande grasse et d'épices bouillis ensemble.
2 Le gruau de sarrasin est la principale nourriture du paysan russe.
Xos mougiks, se signant trois lois,
Autour du gruau prennent place.
Mais , trouvant la pitance un peu maigre pour trois, L'un d'eux, le plus rusé, faisait triste grimace, Et paraissait tramer quelque projet sournois. (Qui n'est pas le plus fort a ruse toujours prête.) te Frères, dit le malin, vous connaissez Thomas?
— Oui. — Le recrutement va lui raser la tète '.
— Bail! quel recrutement? — Parbleu! je ne mens pas !
— On a donc du nouveau? — Oui, le Chinois s'obstine A ne point nous payer un fort tribut de thé,
Et notre Père- a décrété
Qu'on ferait la guerre à la Chine! »
Dès lors, nos deux mougiks, pensifs et sérieux. Veulent tout discuter, juger à qui mieux mieux.
Car, par malheur, nos deux mazettes Savaient lire, et parfois parcouraient les gazettes. Quel plan faut-il tracer? Qui nommer général? Grave est le cas! Pour sauver la patrie. On délibère, on discute et l'on crie.
Et notre lin matois ne s'en trouvait pas mal. Tandis que des Etats le destin se balance , Voyant chaque niougik au débat occupé.
Le drôle au plat fouille en silence :
Soupe et gruau, tout est lapé.
' Les mougiks porlent toujours les cheveux longs retombant sur le cou, et les recrues sout rasées à la tifus dès leur entrée au service.
- C'csi le nom par le(juel les hommes du peuple dési{i[ueut ordinairement l'empereur, en Russie.
27i LIVRE DIXIEME.
On entend pérorer maint bavard ridicule Sur tout fait étranger qui le touche assez peu. Il voit très-bien la Chine en feu , Et ne voit pas son toit qui brûle.