II PREFACE
Beaucoup de gens chez nous en sont encore à se demander si les Russes ont une littérature, et même s'ils ont une langue particulière. Habitués que nous sommes à les entendre pratiquer la nôtre avec tant d'aisance, nous serions tentés de croire qu'elle est leur idiome naturel, et qu'ils n'en ont point d'autre chez eux pour leur usage.
Et cependant la langue russe est une des plus riches et des plus harmonieuses qui soient en Europe ; c'est la plus douce des langues du Nord ; elle a produit des œuvres qui ont presque atteint jusqu'aux limites du génie, mais le retentissement en est à peine arrivé jusqu'à nous. Chose étrange que ces gloires ainsi exclusivement confinées dans l'enceinte de leur pays, à une époque où la curiosité littéraire est partout si vive et si éveillée ! Les moyens de communication les plus rapides ont mis en vain la capitale de la Russie à trois jours de distance de la notre. Si nous nous sommes peu à peu initiés à ses mœurs intimes, à ses hahitudes locales et à ses institutions, sa littérature nous est encore presque complètement étrangère.
Pour expliquer ce fait, qu'on ne saurait imputer à notre indifférence littéraire, il serait juste de dire que les Russes ont été, à cet égard, les premiers
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complices de notre ignorance. Le dédain dans lequel ils ont tenu si longtemps leur propre langue explique assez naturellement le peu de curiosité que nous avons mis à l'étudier.
Séparée jadis de la grande famille européenne par sa position et par les accidents de sa vie historique, la Russie, lorsque le génie d'un de ses plus grands monarques la mit en contact avec les nations de l'Occident, s'était hâtée de puiser les éléments d'une littérature toute faite chez les peuples auxquels la rattachaient ses nouvelles destinées ; mais la langue russe, à l'époque de Pierre le Grand, n'était encore qu'un chaos bizarre de mots slavons, allemands et polonais. En littérature, elle n'avait fourni que des chroniques, des légendes et des chansons populaires. Elle n'avait que des formes indécises qui ne pouvaient faire éclore des talents nationaux. On crut que cet idiome si pauvre et si stérile ne valait pas la peine d'être écrit; on en vint même à le dédaigner comme langue usuelle, et le préjugé s'enracina si bien dans l'esprit des liantes classes, que beaucoup de seigneurs, dans la pratique ordinaire de la vie , parlaient avec une pureté singulière presque toutes les langues européennes, à l'exception de la leur.