PREFACE. XXIX
d'autrui. Les plus charmants détails de l'œuvre primitive sont conservés avec soin et reproduits avec la plus scrupuleuse fidélité, et cependant Fimitation n'a point l'air d'un calque servile. Sous la plume de Krilof tout prend le caractère et la couleur russes , tant il marque les détails de sa composition d'une profonde empreinte nationale.
Et de fait, bien que Krilof ait dû tout d'abord sa renommée au mérite incontestable de ces imitations, ses compatriotes mettent au nombre de ses plus grands mérites l'originalité des sujets de ses fables. Sur ce point , il est de toute justice de reconnaître que la plupart de ses récits sont tirés de son propre fonds. Sur cent quatre-vingt-dix-sept fables dont se compose son recueil , il déclare lui-même que trente à peine sont imitées de ses prédécesseurs et de ses contemporains. C'est, nous le savons, un mérite dont jusqu'ici on a tenu peu de compte aux fabulistes. Il semble que, comme la morale elle-même, les sujets de l'apologue appartiennent à tout le monde , et les moralistes de toutes les époques se sont bornés, pour la plupart, à exploiter l'espèce de fonds commun que la Grèce et l'Orient leur avaient légué. A ce compte, la iable est une espèce d'enfant gâté de la liltéralure, à qui l'on ne demande
xxx PREFACE.
que la grâce des détails , le charme du style et la paraphrase heureuse d'un sujet connu aboutissant à quelque ingénieuse moralité. Mais, si à ces qualités un fabuliste joint l'invention, ne devons-nous point lui savoir gré de sauver ainsi de la banalité un genre de littérature qui , comme tout autre , peut tirer son charme d'une nouveauté piquante et originale?
Quoique Lamotte soit un faiseur de paradoxes , c'était son avis , et il y a dans cette opinion une part de raison et même de justice qui vaut la peine qu'on s'y arrête et qu'on y donne quelque attention. Pour Krilof, c'est surtout quand son esprit se dégage ainsi des entraves de l'imitation que sa philosophie et sa morale s'enferment , comme de parti pris , dans le cercle des idées locales et populaires.
Il donne à dessein aux sujets d'une application générale une forme qui particularise toujours la vérité qui en ressort , et la rend plus vive et plus frappante aux yeux de son véritable public. Il se distrait assez rarement de son but, et son procédé poétique a un caractère tout impersonnel qui établit une différence assez sensible entre lui et notre grand fabuliste. Nous trouvons rarement dans ses fables ces délicieux retours du poëte sur lui-même, ces fines et délicates analyses de ses sentiments parti-