‹ Fables de Krilof; tr. en vers françaisChapitre 22 sur 161 · PREFACE. XXXI · texte numérisé non relu

PREFACE. XXXI

culiers qui, comme le fait judicieusement observer M. Saint-AIarc Girardin, permettraient de reconstituer le caractère, les habitudes et les mœurs privées de la Fontaine, à défaut des renseignements de la tradition. Chez la Fontaine, on s'intéresse autant au poëte qu'à ses personnages. Chez Krilof, il n'en est pas ainsi : son moi tient peu de place dans ses compositions, et les lieux communs dans lesquels il lui arrive parfois de faire des excursions en dehors de son sujet nous font regretter les piquantes digressions du fabuliste français.

Mais , s'il n'a point toutes les qualités exquises de son inimitable maître, moraliste plus convaincu, il ne joue jamais avec ses leçons et ne transige jamais avec elles. Attaché plus que lui aux sérieux devoirs de la vie, il ne donne jamais place à ces maximes un peu relâchées dont le laisser-aller de la Fontaine n'est point assez avare. La causticité de Krilof n'est pas toujours tempérée, comme chez notre poëte, par un fonds d'indifférente bonté qui fait trop beau jeu à l'impénitence du vice. Moins naïf que le fabuliste français , il est bien véritablement malin de parti pris , et enfonce le trait satirique avec une âpreté impitoyable. La morale de Krilof, toujours saine et pure, s'impose fortement à notre esprit, d'autant

xxMi PREFACE.

plus que, dans celle rude guerre, il ne s'épargne pas lui-même, et frappe à coups redoublés sur les passions dont il se sait possédé. C'est cette impartialité d'un cœur honnête qui donne une singulière autorité à sa morale , qu'il n'élève jamais d'ailleurs au-dessus des forces humaines.

M. Saint-Marc Girardin fait observer avec raison que la Fontaine se borne presque toujours à peindre le cœur humain; Krilof a la prétention plus utile de le diriger ; sa morale est, il est vrai , plus privée qu'universelle; ses leçons ont plutôt en vue les Russes que l'humanité en général; mais encore ne faut-il point exagérer cette préoccupation du poëte russe.

Si la critique de Krilof ne visait plus loin, le verrions-nous poursuivre de traits si vifs et si redoublés l'avarice dans un pays où ce vice est plus rare que la prodigalité? Nous expliquerions-nous ces efforts répétés pour prémunir les esprits contre les excès de la science , s'il n'avait en vue qu'un peuple qui , surtout à l'époque où écrivait le poëte , avait certes plutôt besoin d'être vigoureusement poussé vers l'instruction que contenu et modéré dans les naïvetés de l'ignorance ?

Nous craignons que la solution donnée par Krilof

PREFACE. xsxiii

à ces grandes questions ne satisfasse que médiocrement notre esprit accoutumé à les voir résoudre dans un sens plus large et plus généreux. Remarquons toutefois que notre poëte est loin de nier l'utilité de l'instruction, mais il ne veut pas qu'elle serve à dépraver les intelligences. Ce qu'il veut épargner à ses compatriotes et à nous-mêmes , c'est le ridicule du faux savoir. Il est si peu hostile , au fond , à l'esprit d'innovation et de recherche , que ses fables les plus populaires poursuivent de leurs traits les plus piquants toute routine qui s'oppose aux glorieuses tentatives du génie. Il approuve l'imitation, mais veut lui donner des règles et lui prescrire avec goût ses modèles. Il veut surtout que l'éducation soit nationale et que l'instruction ne soit plus livrée aux soins de l'étranger. Il se prononce même contre l'éducation commune , voulant que l'esprit et le cœur de la jeunesse tirent surtout leurs leçons des salutaires enseignements de la famille , comme il veut que la littérature de son pays ne puise ses inspirations qu'aux sources de la nationalité. Voilà pourquoi il s'élève contre cette manie voyageuse de ses compatriotes, allant chercher au delà de leurs frontières les modes et les habitudes exotiques qui ne donnent à la nation qu'une vie fac-

Page 1