PREFACE. XXXV
dénis concussionnaires ! On pourrait dire que sa lanière satirique est alors une espèce de knout moral, qui flagelle toutes les prévarications impunies. On a peine à comprendre , au premier abord , comment celte critique si âpre et si brûlante a pu se produire cliez un peuple que nous nous représentons sous le joug d'une autorité absolue , qui doit permettre si peu d'élan à la verve de la satire.
Mais, comme on l'ajustement remarqué, dans la guerre qu'ils faisaient eux-mêmes aux abus , les empereurs de la Russie, sentant leur impuissance à lutter seuls contre un mal si vivace et si général , n'ont pas été fâchés d'avoir des auxiliaires parmi les littérateurs qui leur prêtaient l'arme puissante du ridicule. jVul plus que Krilof ne seconda les efforts du pouvoir qui rejetait toute solidarité avec les scandales.
Son esprit d'observation lui faisait voir dans tout ce qui l'entourait des sujets d'apologue. Aussi bon nombre de ses fables ont-elles un caractère tout anecdotique. Elles sont nées en grande partie de certains faits de la vie réelle, et ses contemporains relrouvcnt facilement sous le masque des animaux qu'il met en scène les héros des petites comédies qu'il feint de nous donner pour de pures fictions.
xxxvi PREFACE.
Hommes et choses y sont pris sur le fait. Ce sont de véritables satires actuelles et vivantes , déguisées sous la forme de l'apologue. Mais l'intention et le but de l'auteur n'échappent point à ceux qui , dans le pays, connaissent les physionomies originales de ces piquants tableaux. Ceux mêmes que le poëte a immolés sous ses traits railleurs se sont empressés d'en rire, pour ne pas laisser voir qu'ils se reconnaissaient. Un jour viendra où l'on pourra donner la clef de ces compromettantes allusions. Dans cet ordre d'idées, il convient de remarquer que, si vive et si audacieuse que soit en général la satire de Krilof , elle ne remonte jamais jusqu'au maître absolu. Sa pensée se meut rarement en dehors des limites imposées par la volonté du czar. Mais , dans ses écrits comme dans ses actes, la flatterie trouve pourtant en lui un censeur impitoyable. Si parmi ses poésies nous trouvons quelques hommages aux puissants , nous ne saurions y voir qu'un louable et discret témoignage de sa reconnaissance, en retour d'attentions délicates que lui avait attirées son mérite, sans qu'il les eût jamais sollicitées.
Partisan de l'autorité, on sent qu'il ne la voudrait pourtant pas trop absolue. Il trouve mille charmes à une sage liberté, mais il voit mille dangers à la