PREFACE. XXXVII
livrer à la merci de l'inconstance populaire. Krilof n'est sans doute point ce que nous appellerions un libéral, et pourtant quel libéral, même chez nous, a fait une guerre plus implacable aux abus politiques? Rang, titres, décorations, vaniteuses prétentions de la fausse grandeur ou de la fausse science , rien n'éblouit son bon sens et sa raison. Mais, si Krilof n'est point libéral, il est humain , ce qui vaut mieux. Nul plus que lui n'a souci des souffrances des petits opprimés par les grands ; nul mieux que lui n'a proclamé cette solidarité qui doit unir les diverses classes dans un pays où le préjugé les a trop longtemps séparées. Chez ce poëte, qui semble exclusivement voué à la critique enjouée et au sarcasme railleur, nous surprenons parfois des notes touchantes et attendries qui font résonner les accents les plus émus de la charité universelle.
Krilof a une constante préoccupation de la dignité des lettres. Il veut rendre au talent la route facile en faisant justice de cette critique envieuse et de mauvaise foi qui décourage les plus vivaces efforts. Bien que parmi les écrivains de son temps il en soit peu qui aient été plus ménagés par la censure littéraire, il n'en met pas moins de vivacité à protester contre la routine et le mauvais vouloir de ceux qui
xxxviii PREFACE.
l'exercent, contre leur impuissance à comprendre les beautés d'un ouvrage et leur acharnement à n'en signaler que les défauts , et à décrier les poètes vivants et nationaux en prodiguant leurs louanges exclusives aux génies du passé ou de l'étranger. Il place la gloire des poètes au-dessus du bonheur passager et de la richesse souvent inexcusable des parvenus ; il veut qu'on couvre d'un généreux silence les défaillances du génie , et sa sollicitude pour les poètes est si passionnée , que , dévoué à l'autorité , il ne la trouve gênante que lorsque sa contrainte s'exerce sur la pensée de ces divins chanteurs.
A tout prendre , nous le voyons , malgré quelques pièces qui semblent heurter nos idées modernes, Krilof est loin d'être un esprit rétrograde et routinier. On peut dire que, par la critique si clairvoyante qu'il a faite de tous les abus, par les sentiments généreux qu'il a semés dans ses œuvres , il a dû , plus que tout autre , rendre populaire en Russie ce besoin de réformes auquel, à l'heure qu'il est, le gouvernement s'attache à donner pleine satisfaction.
Tel est le poète pour qui nous demandons un bienveillant accueil aux lecteurs et aux critiques de notre pays. Il nous a semblé que le génie de Krilof, par sa veine toute gauloise, avait des