XL PREFACE
rature française est assez riche par elle-même pour suffire à cette humble tâche ; mais pourquoi les auteurs étrangers ne viendraient-ils pas y apporter leur contingent, pour diversifier la matière de ces études populaires ? N'est-ce pas là une utile propagande , qui répond à un besoin intellectuel et à un intérêt de curiosité bien naturelle?
Cette hospitalité que nous demandons aujourd'hui pour Krilof dans les rangs de la littérature française, d'autres avant nous l'avaient déjà réclamée. Les Russes se sont toujours montrés fort désireux de produire à l'étranger ce poëte, dont ils nous semblent fiers ajuste titre. La première tentative à cet égard s'était produite du vivant même du poëte, à une époque où il avait à peine parcouru la moitié de sa carrière littéraire. En 1824, le comte Grégoire Orlof, dont les salons accueillaient alors, à Paris, avec une si gracieuse affabilité la plupart de nos littérateurs en renom, proposa à ses hôtes de traduire les apologues de son compatriote. Il distribua à chacun d'eux la traduction française littérale d'une des fables de Krilof , et cinquante écrivains se mirent à l'œuvre. Mais ces littérateurs ignoraient complètement la langue russe, et ne pouvaient se rendre compte des qualités originales de l'auteur.
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Aussi ne prirent-ils les sujets qui leur étaient remis que comme un texte à amplification pour leur fantaisie. Malgré le talent réel de quelques-uns de ces traducteurs, parmi lesquels on comptait des fabulistes distingués, tels que Stassart, LeBailly, L. Arnault, Alollevaut, Naudet et Viennet, et des poètes éminents, tels que Delphine Gay , madame Amable Tastu , Andrieux , Picard, Casimir Delavigne et Emile Deschamps, cette entreprise n'aboutit qu'à produire un livre où la Russie ne put reconnaître aucun des traits de son poète national.
Une traduction du professeur français Masclet parut en 1828 à Moscou, mais elle était encore loin de contenir toutes les fables qui composent aujourd'hui l'œuvre définitive de Krilof; la poésie en était d'ailleurs si médiocre, qu'elle fut à peine lue en Russie et qu'elle n'a probablement jamais pénétré en France. En 1852, deux de nos compatriotes, professeurs distingués de l'université de Saint- Pétersbourg, publièrent une notice littéraire assez remarquable sur Krilof, M. Bougeault dans une brochure spéciale, et M. Charles de Saint-Julien dans la Revue des Deux-Mondes. Ces travaux estimables étaient sans doute de nature à attirer déjà l'attention sur notre poète; mais le lecteur français
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n'avait alors aucune traduction complète qui put justifier les judicieuses appréciations de la critique.
Tout récemment enfin ' un de nos professeurs les plus distingués de l'Université, M. Eugène Talbot, dans une causerie, que son esprit et son goût ont fait beaucoup applaudir, a le premier parlé de Krilof à un public français, en appuyant ses fines observations de lectures empruntées à notre traduction encore inédite. Nous aimons à lui payer ici une dette de reconnaissance en le remerciant cordialement des efforts qu'il a tentés pour en préparer le succès.
Quel sera maintenant le sort de cette traduction auprès des lecteurs? Nous ne saurions le prévoir. Nous craignons que les qualités que nous avons témérairement signalées chez notre poëte ne paraissent plus que douteuses à ceux qui ne pourront les connaître que par notre interprétation , quoique nous nous soyons attaché à la rendre aussi littérale que possible.
On l'a dit : a Traduire un poëte , c'est transvaser du Champagne. " Que restera-t-il du nôtre, après l'épreuve que nous lui avons fait subir? En tout cas,
' Le 23 mars 1867, dans une conférence faite à Chartres, notre ville natale, à laiiuelle M. K. Talbot, Chartrain comme nous, a voulu donner les prémices de notre travail.
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si le jugement du lecteur doit être défavorable à ce volume , nous assumons seul la responsabilité des critiques : Krilof étant depuis longtemps hors de discussion, elles ne peuvent remonter jusqu'à lui. Si, au contraire, cette traduction obtient quelques éloges , convaincu que c'est au poëte russe que nous les devrons, nous les lui reporterons avec une joie sincère et un bonheur tout désintéressé.
Ch.^rles parfait.