L'ORACLE
Dcins un temple païen , jadis un dieu de bois
Passait pour un habile oracle ;
Ses réponses étaient des lois ,
El ses conseils faisaient miracle.
D'or et d'argent couvert des pieds jusqu'à la tête , D'hommages assourdi, tout enivré d'encens, Il voyait affluer les vœux et les présents, Tant les gens aveuglés croyaient à leur prophète !
Tout à coup, scandale inouï!
Notre oracle, un beau jour, se trouble et déraisonne, Il ment effrontément à chaque avis qu'il donne, Ou parfois, restant court, ne dit ni non ni oui.
Grande rumeur ! chacun de dire :
" Qu'arrive-t-il? qu'est devenu
Ce grand esprit qui savait lire
Les secrets du monde inconnu ? »
Or, voici le fin mot : la statue était creuse; Des prêtres, dans ses flancs cachés en tapinois, Prêtaient au dieu muet leur esprit et leur voix : Si c'étaient gens experts, la chance était heureuse;
N'hésitant jamais sur le mot,
L'oracle aux consultants paraissait très-habile; Mais, si le prêtre était un sot, Le dieu n'était qu'un imbécile.
Maint savant chez nous, m'a-t-on dit ,
Sait ainsi se tirer d'affaire :
Il peut passer pour érudit.
Tant qu'il garde un bon secrétaire.
LE BLUETi.
Desséché par le vent dans un champ solitaire. Triste, près de mourir, sans force et sans chaleur, Ln bluet inclinait sa tête vers la terre. Et sa voix aux zéphyrs murmurait sa douleur :
' Cette fable se rattache à un épisode de la vie du poëte. Krilof, atteint d'une grave maladie, à une époque où, encore peu connu, il ne pouvait guère attendre de marques d'intérêt pour sa personne, s'était trouvé inopinément lobjet des plus délicates attentions de la part de l'impératrice mère, Marie Fœd'jrovna , veuve de Paul 1*', princesse qui a laissé en Russie une grande renommée de bienfaisance. Invité par elle à passer au château de Pavlovsky les premiers jours de sa convalescence, le poêle laissa celte jolie fable dans un des pavillons du jardin pour témoigner sa reconnaissance à sa protectrice.
j2 LIVRE PREMIER.
и Que le jour est lent à paraître !
Et pourtant , lorsque le soleil Aura doré les champs de son éclat vermeil , Peut-être à ses rayons pourrai-je encor renaître!
Tu n es pas, mon cher, assez sot
Pour t' abuser ainsi, j'espère.
Lui repartit un escarbot Qui, près de là, fouillait la terre.
Crois-tu que le soleil n ait pas autre souci Que de voir si tu nais ou si tu meurs ici? 11 n'en a, sois-en sûr, ni le temps ni l'envie. Tu ne sais rien , mon cher, des choses de la vie ! Comme moi de ce monde observant les secrets, Dans les airs, en volant, si tu pouvais me suivre. Tu comprendrais que seuls les champs et les forêts Sont nés pour le bonheur, et seuls ont droit de vivre. Si le soleil veut bien dispenser ses chaleurs. Ce n'est qu'au cèdre altier, ce n'est qu'au chêne immense. Ses rayons, il est vrai, daignent donner aux fleurs Des parfums embaumés et de riches couleurs ; Mais des fleurs avec toi grande est la différence ! Tel est leur prix et leur beauté Que le Temps, qui ne plaint personne, Est pourtant lui-même attristé Quand de sa faux il les moissonne ; Mais toi , quel est ton charme et quel est ton parfum? Ta voix pour le soleil n'est qu'un bruit importun. Nul rayon ne prendra la peine
De venir te chercher. Crois-moi , N'attends phis rien, ta plainte est vaine; Sèche, et tais-toi! »
Mais le soleil paraît ; sur la nature entière
Il répand à grands flots ses feux et sa lumière ;
Sur l'empire de Flore un rayon a passé ;
Tout renaît , tout se vivifie , Et le pauvre bluet , que la nuit a glacé , Sous ce regard du ciel a retrouvé la vie !
Vous qu'au faîte des dignités
Le pauvre en suppliant contemple.
Oh ! que de mon soleil les libéralités
Vous soient d'un salutaire exemple!
Voyez : par lui tout vit, par lui tout est heureux!
Ses soins, comme au cèdre superbe.
Partout où vont briller ses rayons généreux ,
Sont prodigués même au brin d'herbe.
Ainsi qu'un pur cristal scintille aux feux du jour, Le cœur de tout mortel s'embrase à son image , Et l'univers entier, par un hymne d'amour,
Le bénit et lui rend hommage !