PREFACE. V
parfois singulièrement les défauts, en y ajoutant Temphase et la fausse sentimentalité du temps.
Karamsine (] 765-1827) ramène bientôt l'imitation à des procédés plus naturels. Tandis que Dmitrief et Ozerof épurent la langue poétique et en tempèrent les écarts, ce grave historien, dans ses récits d'une simplicité pleine de noblesse, s'attache à polir la prose et à assimiler la langue littéraire à la langue usuelle, en dégageant l'idiome russe de tous ses oripeaux étrangers.
Mais, au moment même où ces sages et prudents esprits s'occupent de discipliner le goût et d'assouplir la langue, sans oser encore l'aventurer dans les hasards de l'inspiration, voici que, sous l'influence du mouvement romantique opéré en ilngleterre et en Allemagne par le génie de Schiller, de Gœthe et de Byron, s'élève en Russie une école nouvelle qui se recrute de talents jeunes, impatients et décidés à secouer le joug de la vieille routine littéraire. Dès lors, l'imitation s'achemine vers la production originale. Si les écrivains russes se rangent sous les drapeaux des écoles étrangères, c'est en volontaires désormais indépendants. On sent qu'ils écrivent sous l'influence des idées européennes; mais leur instinct littéraire transforme ces idées mêmes en sentiments
vi PREFACE.
nationaux, et donne une libre expansion à leur caractère individuel.
Karamsine, en étudiant les origines de son pays avec une curiosité passionnée, avait révélé à la jeune génération une source nouvelle d'inspiration, et les événements de 1812, en allumant dans les cœurs la haine de l'étranger, avaient forcé la Russie à se replier sur elle-même. Son patriotisme fit sa fortune littéraire. Batiouchkof, Baratinski, liazemski, Joukovski , sont les noms les plus éclatants de cette vaillante phalange d'écrivains à qui la littérature russe dut enfin son complet épanouissement. 11 en est un pourtant qui les éclipse tous : c'est celui de Pouchkine. Talent épique, lyrique et dramatique à la fois, Pouchkine semble occuper toutes les avenues de la littérature de son pays. Pourquoi faut-il qu'un duel funeste ait sitôt ravi à de grandes et légitimes espérances ce poëte illustre qui, en mourant, sembla léguer à Lermontof son génie et sa destinée?
C'est au milieu du tumulte romantique de cette brillante époque que se fait entendre la voix humble et familière de Krilof. Il semble que cette poésie simple et toute de bon sens ne dut pas trouver grande faveur à un moment où un lyrisme passionné captivait l'admiration publique. Mais les récits de