PREFACE. VII
Krilof étaient si fortement empreints du génie russe, que , loin de former une dissonance dans le concert de tant de patriotiques inspirations, ils contribuèrent, plus que toute autre œuvre littéraire, à révéler la Russie à elle-même. Toutes les classes saluèrent d'une acclamation unanime ce talent populaire accessible à tous , et qui donnait une si large satisfaction aux besoins nationaux.
Ce n'est pas que Krilof introduisît dans la littérature de son pays un genre qui lui fût jusqu'alors étranger. Peuple semi-oriental, les Russes avaient de bonne lieure témoigné leur prédilection pour l'apologue, et leur penchant naturel à la satire les disposait singulièrement à l'accueillir avec faveur. Parmi les écrivains qui avaient contribué à former la langue , quelques-uns avaient dû à la fable une renommée populaire. Soumarakof, Kemnitzer et Dmitrief avaient tour à tour publié des traductions ou des imitations libres des meilleures fables de la Fontaine, et la nouveauté de ces petits récits, qui répondaient si bien aux instincts d'un peuple naturellement conteur, leur avait valu un succès passager à une époque d'indigence littéraire. D'ailleurs, ces pâles imitateurs avaient recherché avant tout la brièveté de Phèdre, et la sécheresse de leur in-
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vention ne laisse apprécier aujourd'hui que leurs efforts pour populariser la langue de leur pays. C'est à Krilof qu'il était réservé de créer en Russie la fable nationale.
Pour bien comprendre la part que notre poëte a prise à ce mouvement littéraire , il nous faut le suiгте pas à pas dans son existence parfois assez accidentée, et suivre les tâtonnements et les évolutions de sa pensée.
Ivan-Andréiévitch Krilof naquit à Moscou en 1768. Son père était alors capitaine dans l'armée, officier obscur, sans fortune et sans avenir. La femme qu'il avait épousée n'était pas moins pauvre que lui. La naissance d'un fils, qui ne pouvait qu'augmenter leur gêne, fut cependant une cause de joie pour ce ménage condamné aux plus dures privations.
A l'âge de quatre ans, le jeune Krilof faillit périr en tombant aux mains des soldats de Pougatchef ' ; mais sa mère fut assez heureuse pour le mettre à
* On sait que Pougatchef était un Cosaque du Don, qui, après avoir déserté, s'était mis à la tcte d'une troupe de vagabonds, en se faisant passer pour le czar Pierre III, qui était niorl. Catherine II le fit poursuivre dans le gouvernement d'Orenbourg, où il pillait les campagnes. Livré par ses compagnons, en échange d'une somme de cent mille roubles, et conduit, dan g une cage de fer, ii Moscou, il y fut exécuté en 1775.
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Tabri de leurs recherches en le cachant dans nn grand pot de terre. Son père avait attiré sur lui la colère du chef rebelle, en défendant avec un opiniâtre courage la forteresse de Jaitscha , dont le Cosaque parvint cependant à s'emparer. Le capitaine put, non sans peine, s'échapper et se réfugia à Orenbourg. De là, il passa presque aussitôt à Tver, où il s'établit. Mais, comme sa famille s'était augmentée et que sa solde était loin de suffire aux nécessités les plus urgentes, il quitta l'état militaire pour se consacrer au service civil. Admis dans un des plus humbles postes de l'administration, il se lia, par bonheur pour son fils, avec le gouverneur de la ville, qui s'intéressa tout d'abord à l'avenir de l'enfant.
C'est dans la maison et au sein de la famille de M. Lwof qu'Ivan-Andréiévitch passa les plus heureuses années de sa jeunesse. Il prenait part à toutes les leçons données aux enfants du gouverneur, et, en très-peu de temps, il fit de remarquables progrès dans la langue française, grâce surtout aux répétitions que sa mère elle-même lui donnait chaque soir, et au zèle qu'elle parvint à exciter en lui. Disons en passant que Krilof, qui devait traduire avec une si remarquable intelligence notre grand