L'AIGLE ET L'ABEILLE
Heureux l'homme qui peut sur un raste théâtre Appliquer ses talents à de hardis travaux; Son courage aux bravos de la foule idolâtre Doit l'ardeur qui le pousse à des efforts nouveaux;
Mais combien est plus méritoire L'œuvre de l'homme obscur qui sait sacrifier Son repos et son temps à quelque humble métier, Qui ne poursuit qu'un but, et, sans rêver la gloire, A l'intérêt public se livre tout entier !
Un aigle voyait une abeille
S'agiter autour d'une fleur.
« Que tu me fais pitié ! dit-il d'un air moqueur ; Ta science et ton goût sans doute font merveille, Mais quel fruit, ma pauvrette, obtiendra ton labeur? Mille autres , comme toi , tout l'été, sans relâche , Vont façonner le miel aux ruches suspendu ; Qui donc de leur travail peut distinguer ta tâche , Et payer à tes soins le prix qui leur est dû? Pourquoi tous ces tracas? C'est à n'y rien comprendre!
Travailler tant qu'on vit, puis, quand il faut mourir^ Comme un vulgaire insecte obscurément pourrir,
C'est le lot où tu peux prétendre.
Mais combien mes destins diffèrent de ton sort !
Quand , déployant mes larges ailes , Dans les hauteurs du ciel j'ai porté leur essor,
Tout ici-bas tremble sous elles !
Nul rival au-dessus du sol , Lorsque je fends les airs n'ose élever son vol. Le berger qui m'a vu ne dort plus dans l'étable.
Quand sur les plaines j'apparais , Le daim , s'il aperçoit mes serres redoutables
Rentre effrayé dans ses forêts.
— Gloire à toi! dit l'abeille, et que, dans sa justice, La main de Jupiter te soit longtemps propice.
Quant à moi, j'ai toujours compris Qu'à l'intérêt commun sans réserve adonnée , A ce travail obscur j'étais prédestinée; Si la gloire à mes soins n'accorde point son prix , Je ne la cherche pas. Parfois, avec tendresse. Je regarde la ruche, et me console ainsi. En pensant qu'à ce miel qui forme sa richesse Quelques rayons du mien se sont mêlés aussi ! "
LE SmGE LABORIEUX.
Au travail qui n'est qu'assidu Doil-on la gloire pour salaire?
Non : au travail tel prix n'est dû Que s'il est utile ou sait plaire.
Dès l'aube , un villageois que le travail courbait
Dans son champ poussait la charrue.
La chaleur de son front , par la fatigue accrue , En gouttes de sueur sur le sol retombait. Il mettait, comme on dit, tout son cœur à l'ouvrage.
Certain singe en devint jaloux.
L'éloge a des attraits dont toute àme est ravie ;
Et chez les singes et chez nous
Qui n'a souvent pareille envie?
Pour obtenir succès égal , Notre singe, à son tour, veut se donner du mal. Il trouve un gros tronc d'arbre, et vite il se démène; Il le tourne en tout sens, l'embrasse à plein museau, Va , vient , le fait rouler ou le traîne à grand' peine ,
Si bien qu'îï la fin, hors d'haleine, Il succombe à la tâche et se voit fondre en eau.
Mais de l'éloge qu'il espère Il n'entend pas un mot , chacun le comprend bien : Ton travail était dur, compère , Mais à quoi servait-il? — A rien !