‹ Fables de Krilof; tr. en vers françaisChapitre 56 sur 161 · L'ANE ET LE ROSSIGNOL · texte numérisé non relu

L'ANE ET LE ROSSIGNOL

Trouvant un rossignol , un beau jour, sur sa route , Un ignorant baudet lui dit : « Mon cher, écoute : Chacun te sait ici passé maître en ton art ;

Tes chants , dit-on , sont des merveilles ; J'en veux juger aussi, tu vois : j'ai des oreilles; De ce divin talent fais-moi prendre ma part. »

Le rossignol consent ; l'épreuve est commencée , Et sa voix, modulant les sons les plus divers, En trilles pétillants sautillait dans les airs, Sifflait ses sons aigus , et parfois , moins pressée, Traînait en longs soupirs la note cadencée. Puis, prolongeant du son l'écho plus incertain, Imitait des pipeaux le murmure lointain , Ou le bruit du grésil grêlant sur la feuillée. La nature , au milieu des rayons du matin , Ecoutait tout émerveillée ;

Et les vents se taisaient , et les oiseaux chanteurs Pour entendre à loisir la voix pure et sonore Du chantre harmonieux favori de l'aurore,

Avaient soudain cessé leurs chœurs.

Les troupeaux restaient dans la plaine En silence accroupis sur le gazon fleuri , Et Tamoureux berger, ne respirant qu'à peine, Tournait vers sa bergère un œil plus attendri.

Le chant cessa. Xotre âne alors , d'un air capable , Dit en branlant la tête : « Eh! eh! c'est supportable!

Sans doute on peut, sans s'ennuyer.

Lorsque l'on a du temps, t'écouter gazouiller; Mais que n'as-tu connu le coq du voisinage ! Voilà qui chante en maître ! Eh bien , suis ses leçons ,

Pour polir un peu ton ramage , Et nous pourrons alors admirer tes chansons. »

Entendant cet arrêt de l'animal immonde. Notre infortuné rossignol , Prêt à s'enfuir au bout du monde, Ouvre son aile et prend son vol.

Que jamais Dieu ne me condamne A trouver pour censeur un àne ' !

' On a prétendu que cette fable avait été dirigée par Krilof contre les critiques de son temps, qui ne cessaient d'exalter les fables de Dmitrief pour les opposer aux sionnes. Mais, si l'on se rappelle que ce même Dmilrief avait révélé à Krilof sa vocation et avait mis géuéreusement son futur rival sur la voie de la renommée; si l'on veut bien se souvenir aussi de la loyauté constante de Krilof dans ses relations amicales. OD aura peine à croire à ce trait d'ingratitude.

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