LE BROCHET ET LE CHAT
Cordonnier qui fait la cuisine , Cuisinier qui fait des souliers , Ne feront jamais, j'imagine, Que triste ouvrage et sots métiers.
Chacun veut sortir de sa sphère , Et nous voyons , en pareil cas , Que le métier qu'on ne sait pas Est celui qu'on s'entête à faire.
Tout va mal , et chacun en rit , Mais c'est en vain qu'on nous conseille Pour les avis des gens d'esprit Les entêtés n'ont point d'oreille.
A faire le métier du chat Un vaniteux brochet mettait sa fantaisie.
Avait-il pour changer d'état
Quelque motif de jalousie?
Le peuple des étangs à son goût trop blasé N'offrait-il désormais qu'un régal peu prisé? Je ne sais , car du fait on connut mal la cause.
Bref, un jour, au chat, son voisin,
Le fantasque animal propose De chasser les souris, au fond d'un magasin.
« Qui fait métier, doit s'y connaître , Repart le chat , réfléchis comme il faut; Dès le début, mon cher, tu peux rester quinaud : L'ouvrage , comme on dit, n'obéit qu'à son maître.
— Allons donc ! chasser des souris !
Voyez un peu la belle affaire !
Les perches sont, chez nous, autre gibier, compère,
Et Dieu sait combien j'en ai pris !
— Eh bien , soit , dit le chat ; en chasse , camarade ! »
On part, on est en embuscade.
Le chat s'en donne, et, jusqu'au soir.
Il croque, il croque. Enfin il revient voir Si l'imprudent brochet n'a point eu d'algarade.
Quel spectacle ! Son pauvre ami Est couché sur le sol , râlant , la bouche ouverte ; Sa queue aux dents des rats est restée à demi ! V^oyant que l'entêté va toucher à sa perte , Le chat vers son étang le traîne à moitié mort. " C'est bien fait ! dira-t-on , il méritait son sort ! » Mais la leçon du moins pouvait être efficace;
Sot aniuial, as-tu compris
Que ce n'est point à des souris
Qu'un brochet doit donner la chasse ' ?
' Cette fable est, dit-on, une critiqu»» diri<j«^e par notre poète contre Tamiral Tchitchafjof, qui , se chargeant dune expédition tout à fait contraire à ses habitudes et à ses connaissances d'homme de mer, arrive
lïï.