L'ÉLÉPHANT GOUVERNEUR
Le puissant dont l'autorité S'exerce sans intelligence, Ne gagne rien par la bonté , Et fait le mal par indulgence.
L'éléphant, un jour, en faveur.
D'une vaste forêt fut nommé gouverneur.
Par son esprit sa race brille ,
J'en conviens ; mais aussi , dit-on ,
Sans quelque difforme avorton
Il n'existe point de famille , Et d'un père avisé maint éléphant ne prit Que le corps gros et lourd , sans en avoir l'esprit. Le nôtre était ainsi. Du reste , peu farouche , Il n'eût pas écrasé de lui-même une mouche.
Au tribunal , un jour, il reçut un écrit
Où les brebis disaient, en style lamentable :
« Nous , brebis , affirmons , au nom de maint troupeau ,
Que nos seigneurs les loups nous écorchent la peau.
— 0 les coquins ! dit-il , quel crime abominable î » Tous les loups sont mandés : « Qui vous donna le droit De faire à nos brebis outrage et violence?
— Pardon ! disent les loups , c'est vous-même , Excellence, Qui nous avez permis, par un hiver très-froid,
De prélever ainsi , vu la température ,
La toison des brebis qui nous sert de fourrure.
De quel droit viennent donc crier Ces brebis, race inepte et sujette à rancune? Pour une pauvre peau qu'on demande à chacune ,
Les sottes se font bien prier!
— C'est bon ! dit l'éléphant, mais pourtant, prenez garde ! A jouer pareil jeu, tout pillard se hasarde.
Je veux corriger les abus.
Une peau par brebis , la chose peut se faire ; Mais surtout pas un poil de plus , Car à moi vous auriez affaire ! »