LE JARDINIER ET LE PHILOSOPHE
D'un petit potager soigneux propriétaire ,
Un inougik ', au printemps, si vaillaniinent bêchait,
Qu'on eût pu croire qu'il cherchait
Un trésor caché sous la terre.
C'était un robuste ouvrier, Grand , frais , de bonne mine et craignant peu la peine. Aux concombres ^ donnant un soin particulier, Il arait préparé des plants à la douzaine. Par hasard, porte à porte, auprès de lui vivait Un savant, beau parleur, épris d'horticulture. S'il parlait potager, tout ce qu'il en savait.
Il le devait à la lecture.
II se prit, un jour, à songer
Qu'il pouvait cultiver lui-même.
Et prétendit , par son système ,
' On appelle mougik, en Russie, tout homme de la classe populaire, eoit paysan, soit ouvrier.
^ Il existe en Russie une variété de petits concombres (agourts^) qu'on fait mariner dans de l'eau salée avec des herbes aromatiques. Ces concombres remplacent assez ordinairement la salade chez les Russes et sont appréciés de toutes les classes , comme un mets tout à fait national.
De concombres aussi garnir son potager.
Notre homme, en attendant, du voisin venait rire.
« Voisin, lui disait-il, tu prends là bien. du soin;
Mais du succès auquel j'aspire
Tes efforts resteront bien loin.
Ton pauvre potager bientôt va nous paraître
Un vrai désert auprès du mien.
Comment te donne-t-il encor quelque bien-être? Tu dois avoir déjà cent fois mangé ton bien.
Est-il , dis-moi , quelque science
Dont ton esprit se soit orné?
— Aucune ; je suis très-borné , Dit le mougik ; mais patience , Bras vigoureux , robuste main , Tout cela, joint à l'habitude.
M'a toujours tenu lieu d'étude ,
Et c'est ainsi que Dieu m'a fait gagner mon pain.
— Quoi ! contre le savoir un ignorant proteste !
— Non; mon langage ainsi ne peut s'interpréter.
Vous me verrez toujours, du reste, Quand vous aurez bien fait , prêt à vous imiter.
— Tant mieux , mon cher ; allons ! courage Attends l'été, nous verrons bien !
— Mais non , monsieur, n'attendons rien : N'est-il pas temps d'être à l'ouvrage?
Pour moi , j'ai semé, j'ai planté;
Vous êtes le seul au village Qui n'ait encor rien apprêté.
— Parbleu! sais-tu ce qui m'empêche?
C'est que j'ai lu , j'ai toujours lu , Sans avoir encor résolu
S'il est mieux d'employer la charrue ou la bêche. Le temps n'est pas encor passé ; Je prends le répit qu'il me donne.
— Quant à moi , je suis plus pressé :
Le temps, monsieur, n'attend personne. »
Notre homme , ainsi parlant , va , la bêche à la main ,
Du travail coutumier reprendre le chemin.
Le savant est rentré. Sans trêve et sans mesure ,
Du lever du soleil jusqu'à la fin du jour,
Annotant , compulsant et bêchant tour à tour,
Il sue au potager et sue à la lecture.
Dès que son travail est complet,
Et qu'un semis commence à naître ,
Quelque recette qui lui plaît
Dans son journal vient à paraître ; Mon philosophe alors accourt au potager
Régler ses plants suivant la mode ,
Et s'empresse de tout changer,
Pour appliquer l'autre méthode. Mais qu'en résulte-t-il? C'est que, le mois suivant. Le mougik voit, chez lui , tout mûrir sans encombre ;
Il s'enrichit des fruits qu'il vend ,
Tandis qu'alors notre savant
\'a pas encore un seul concombre.