‹ Fables de Krilof; tr. en vers françaisChapitre 67 sur 161 · LE JARDINIER ET LE PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

LE JARDINIER ET LE PHILOSOPHE

D'un petit potager soigneux propriétaire ,

Un inougik ', au printemps, si vaillaniinent bêchait,

Qu'on eût pu croire qu'il cherchait

Un trésor caché sous la terre.

C'était un robuste ouvrier, Grand , frais , de bonne mine et craignant peu la peine. Aux concombres ^ donnant un soin particulier, Il arait préparé des plants à la douzaine. Par hasard, porte à porte, auprès de lui vivait Un savant, beau parleur, épris d'horticulture. S'il parlait potager, tout ce qu'il en savait.

Il le devait à la lecture.

II se prit, un jour, à songer

Qu'il pouvait cultiver lui-même.

Et prétendit , par son système ,

' On appelle mougik, en Russie, tout homme de la classe populaire, eoit paysan, soit ouvrier.

^ Il existe en Russie une variété de petits concombres (agourts^) qu'on fait mariner dans de l'eau salée avec des herbes aromatiques. Ces concombres remplacent assez ordinairement la salade chez les Russes et sont appréciés de toutes les classes , comme un mets tout à fait national.

De concombres aussi garnir son potager.

Notre homme, en attendant, du voisin venait rire.

« Voisin, lui disait-il, tu prends là bien. du soin;

Mais du succès auquel j'aspire

Tes efforts resteront bien loin.

Ton pauvre potager bientôt va nous paraître

Un vrai désert auprès du mien.

Comment te donne-t-il encor quelque bien-être? Tu dois avoir déjà cent fois mangé ton bien.

Est-il , dis-moi , quelque science

Dont ton esprit se soit orné?

— Aucune ; je suis très-borné , Dit le mougik ; mais patience , Bras vigoureux , robuste main , Tout cela, joint à l'habitude.

M'a toujours tenu lieu d'étude ,

Et c'est ainsi que Dieu m'a fait gagner mon pain.

— Quoi ! contre le savoir un ignorant proteste !

— Non; mon langage ainsi ne peut s'interpréter.

Vous me verrez toujours, du reste, Quand vous aurez bien fait , prêt à vous imiter.

— Tant mieux , mon cher ; allons ! courage Attends l'été, nous verrons bien !

— Mais non , monsieur, n'attendons rien : N'est-il pas temps d'être à l'ouvrage?

Pour moi , j'ai semé, j'ai planté;

Vous êtes le seul au village Qui n'ait encor rien apprêté.

— Parbleu! sais-tu ce qui m'empêche?

C'est que j'ai lu , j'ai toujours lu , Sans avoir encor résolu

S'il est mieux d'employer la charrue ou la bêche. Le temps n'est pas encor passé ; Je prends le répit qu'il me donne.

— Quant à moi , je suis plus pressé :

Le temps, monsieur, n'attend personne. »

Notre homme , ainsi parlant , va , la bêche à la main ,

Du travail coutumier reprendre le chemin.

Le savant est rentré. Sans trêve et sans mesure ,

Du lever du soleil jusqu'à la fin du jour,

Annotant , compulsant et bêchant tour à tour,

Il sue au potager et sue à la lecture.

Dès que son travail est complet,

Et qu'un semis commence à naître ,

Quelque recette qui lui plaît

Dans son journal vient à paraître ; Mon philosophe alors accourt au potager

Régler ses plants suivant la mode ,

Et s'empresse de tout changer,

Pour appliquer l'autre méthode. Mais qu'en résulte-t-il? C'est que, le mois suivant. Le mougik voit, chez lui , tout mûrir sans encombre ;

Il s'enrichit des fruits qu'il vend ,

Tandis qu'alors notre savant

\'a pas encore un seul concombre.

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