‹ Fables de Krilof; tr. en vers françaisChapitre 68 sur 161 · LE VILLAGEOIS ET LE RENARD · texte numérisé non relu

LE VILLAGEOIS ET LE RENARD

.. De voler des poulets d'où le vient donc la rage , Mon compère? disait, un jour, un campagnard Qui voyait devant lui passer maître renard. Vrai , je suis désolé de te voir si peu sage. Nous sommes seuls , écoute ; on peut en liberté

Te dire ici la vérité :

Ton métier ne vaut pas le diable !

Voler est une honte ; aussi, de tout côté, De malédictions, par le monde, on t'accable. (Pour toi, c'est bagatelle, et je n'en parle pas.) Mais, quand au poulailler lu vas chercher pitance, Pour faire fin souper ou déjeuner bien gras. Chaque jour que Dieu fait, ne cours-tu pas la chance De laisser là ta peau sans finir ton repas?

Vraiment tous les poulets du monde

Valent-ils donc un tel enjeu?

— Eh non ! dit le renard ; pour moi, j'en fais l'aveu ,

Cette vie est nauséabonde !

.le n'y puis plus tenir! Pour ma bouche un poulet Est sans saveur aucune, ou le goût m'en déplaît. Si tu savais, au fond, combien j'ai l'àme probe !

Mais que faire? on a des besoins,

Et nos enfants n'en ont pas moins.

D'ailleurs, suis-je le seul qui pille et qui dérobe? Me dis-je assez souvent , voyant , dans maint emploi , Force gens occupés à frauder comme moi. C'est égal ! le métier m'écœure, et, quand j'y songe , Le remords me poignarde ! — Eh bien donc, qu'attends-tu? Si tout ce que tu dis n'est point ruse ou mensonge , Tu pourras , grâce à moi, tâter de la vertu.

Je veux te donner à ma table Un pain gagné du moins de manière honorable. Des dents de tes pareils garde mon poulailler. Comment un fin renard des renards ses complices Xe connaîtrait-il point les tours et les malices?

Si tu veux bien les surveiller, Je te promets chez moi félicité sans terme ,

Bon gîte, succulents repas,

Tout à souhait! Bref, tu vivras

Comme un coq en |)àte à la ferme. »

Marché conclu. Maître renard Pour faire sentinelle, au poulailler s'installe. Dans cet emploi commode à l'aise il se régale. Et des biens du patron fait largement sa part.

Pour son ventre, c'est toujours fête;

Mon renard fait de bons repas ,

Mon renard devient gros et gras ,

Mais n'en devient pas plus honnête.

Tout régal non volé désormais lui déplaît.

Un soir, pour en finir, sa dent si bien opère, Qu'il ne reste pas un poulet Au poulailler du bon compère.

Celui qui prend la probité

En tout pour conseil et pour guide ,

Même au sein de la pauvreté ,

Du bien d'autrui n'est point avide;

A celui que sa passion

Pousse au vol qui le déshonore ,

Donneriez-vous un million ,

Le lendemain il vole encore.

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