LE SIXGE ET LE MIROIR
Un singe en un miroir îiyanl vu son image, D4m léger coup de pied pousse un ours et lui dit : « Regarde donc, mon cher, quel vilain personnage! Quel grimacier ! comme il bondit !
Pour mon malheur, si la nature M'eût donné semblable figure.
Je m'en serais sur Thcure étranglé de dépit. Mais, parmi mes pareils, mon cher confrère, avoue Qu'il en est cinq ou six qui font semblable moue.
Je les connais tous , et je crois Que je puis, à l'instant, les compter sur mes doigis. - Pourquoi chercher ailleurs figure aussi vilaine? Dit l'ours. Ce laid museau, regarde, c'est le tien. - Mais notre singe n'en crut rien; Le conseiller perdit sa peine.
Plus d'un singe aussi fou parmi nous a vécu;
Car, au miroir de la satire.
Maint fripon qui se voit n'en est pas convaincu. Et mt-me, hier encor, pareil trait m'a fait rire :
Chacun sait qu'en secret prenant plus qu'il ne doil Dans sa charge, Clément est un voleur insi<i[ne; Quand pour tel chacun le désigne , C'est lui qui montre Pierre au doigt.
L'OUKHA DE DEMIANEi.
u Mon voisin, mon bijou, mange mi peu, je Геп prie.
Voisin, je n'en puis plus! — Tu veux rire, je crois;
Une assiettée encor tirait bien, je parie;
Vraiment c'est une soupe à s'en lécher les doigts !
— Mais trois fois j'en aipris ! — Ah ! bon ! voilà qu'il compte !
Il suffit de vouloir; on n'en a jamais trop.
Fais-toi vivre. Allons, point de honte?
Va, morbleu! jusqu'au fond du pot!
Mais quelle oukha! comme elle est grasse!
On dirait qu'on a répandu
Sur son jus de l'ambre fondu!
Voyons, l'ami du cœur, vas-y de bonne grâce : De la brème, en veux-tu? Des tripes, en voilà!
1 Nous (lovons rappeler ici que Touklia est une soupe au poisson, très-populairc on Russie dans toutes les classes.
C'est du sterlet', mon cher, ce petit morceau-là. Plein la cuiller encor, ce n'est pas trop , j'espère.
Et toi , la bourgeoise , holà !
Viens aussi presser le compère. »
C'est ainsi qu'à Phocas Demiane offre un régal , Sans"laisser au voisin ni trêve ni relâche.
Phocas , près de se trouver mal ,
Depuis longtemps sue à la tache.
Mais, tout en maudissant le sort, A tendre encor l'assiette enfin il se décide; Puis, forçant son courage à ce suprême effort,
Il avale... eî l'assiette est vide.
« Voilà! j'aime un ami quand il entend raison! S'écrie alors Demiane, et la cérémonie.
Chez moi, mon bon chéri, n'est jamais de saison. Mais tends l'assiette encor : l'oukha n'est pas finie. >>
Quoique l'oukha d'ailleurs fût son mets favori. L'infortuné Phocas, de frayeur, jette un cri. Saisissant à deu\ mains chapeau, ceinture et canne.
Il court chez lui, tout ahuri.
Et jamais , depuis lors , il ne revit Demiane.
' Le sterlet ou petit esturgeon, assez peu connu dans nos contrées, est un poisson à chair grasse et d'un goiU très-délicat, qui atteint parfois la longueur d'uti mètre. Il se trouve dans la mer Caspienne, dans la mer Baltique et dans le Volga. C'est avec ses œufs qu'on fait le meilleur caviar.
Auteur fécond, heureux esprit, Toi qui sais tout , sache te taire ; De temps en temps quelque répit A notre oreille est salutaire.
Si tu voulais trop nous presser.
Plus que Toukha, tes vers, la prose, Prodigués à si forte dose.
Pourraient finir par nous lasser'.
' Cette fable est, chez les Russes , la plus populaire de tout le rocuerl de Krilof. « Il y a ici, dit M. de Saiiit-.Iullieu, un petit tableau émiuouimeiil russe de couleur et de ton. Paroles et gestes, tout y offre la plus pure saveur du terroir. C'est la bonhomie du bourgeois russe prise sur le fait. C'est bien avec cet empressement un peu tyrannique que la classe marchande offre l'hospitalité, et cela du meilleur cœur du monde. »
Une anecdote de la vie du роГЧе se rattache à la composition de cette petite pièce, lue réunion devait avoir lieu dans la maison du poëte Derjavine, et l'on devait y entendre la lecture de quelques nouveautés littéraires. On pria Krilof d'y apporter quelques-unes de ses dernières fables. Le poêle promit (](^ le faire , mais il n'arriva (|ue fort tard. La séance se traînait péniblement par la lecture d'une pièce fort longue qui semblait ne point devoir finir et que son auteur imposait lyranniqueraent à son auditoire rassasié. Quand le malencontreux lecteur eut enfin terminé, Krilof se mit à réciter l'Oukha. L'application en était si facile à faire, qu'on eût pu croire cette pièce malicieusement improvisée pendant la lecture assommante qui l'avait précédée. On peut juger des rires des auditeurs, qui se dédommagèrent de l'ennui qu'on leur avait fait si longtemps subir.
L'INCEiVDIE ET LE DIAMAXT.
Un feu, faible étincelle en un instant grandie, Précipitant sa flamme, un soir, avait produit.
Vers Г heure sombre de minuit ,
Un vaste et terrible incendie. Au milieu du tumulte , un diamant perdu Voyait ses feux brillants se ternir sous la cendre, Et parmi les débris se trouvait confondu. " Eh bien, dit Tincendie, oserais-tu prétendre
Qu'à ma vive et large clarté On puisse comparer ton éclat si vanté?
Pour deviner ton importance ,
11 faut vraiment bien du métier!
Parais-tu plus à l'œil qui te voit à distance Que la goutte de pluie et le verre grossier Où le soleil et moi, par faveur singulière. Daignons faire jouer nos rayons de lumière? Pour toi, tout est malheur, il le faut confesser, Car un ruban, un rien suffit pour t'éclipser; Qu'un cheveu, par hasard, autour de loi s'enroule, П rendra ton éclat invisible à la foule.
Pour éteindre mes feux, il faut d'autres efforts! Quand, poussé par le vent, de mes fureurs complice, Dans mes langues de feu j'enlace un édifice, Les hommes contre moi ne sont plus assez forts.
Ma flamme, que chacun redoute,
Sur le sol brise , avec fracas ,
Tout obstacle qui, sur ma route,
Semble vouloir gêner mes pas.
Mes sanglantes lueurs, colorant les nuages,
Jusque dans les hauteurs des cieux
Montent dénoncer mes ravages ,
Et sèment la peur en tous lieux !
— Mon éclat , près du tien , sans doute est peu de chose , Répond le diamant ; mais jamais , Dieu merci. Nul ne pourrait citer un mal dont il soit cause, Et ce n'est qu'au jaloux qu'il donne du souci.
Tu brilles , mais tu te fais craindre ; De ruines toujours ton éclat est suivi ;
Aussi, vois combien pour l'éteindre Chacun ici s'empresse et s'unit à l'envi. Pour tout anéantir, quand ton feu se déchaîne. Plus ta fureur s'accroît, plus ta fin est prochaine. »
De la foule, en effet, l'innombrable concours Des flammes, à l'instant, vint arrêter le cours. Quand parut le matin , leur rage comprimée N'exhalait plus dans l'air qu'une infecte fumée ; Mais, sauvé des débris, le riche diamant,
Retrouvant au grand jour sa valeur sans égale, De la couronne impériale Devint le plus bel ornement.