‹ Fables de m. J. KrylofChapitre 13 sur 21 · XY · texte numérisé non relu

XY

Un loup , rôdant près d'une bergerie , S'arrête , et voit, à travers la cloison , Tranquillement, les bergers en férié , Et dépeçant un gros et gras mouton.

Tandis qu'ils étaient à l'ouvrage , T es chiens étaient gisans , et de fort douce humeur ;

Même du mets ils savouraient l'odeur :

—Vous auriez , mes amis , fait un cruel tapage f Dil-il avec dépit, tout en se retirant, Si moi , j'en avais fait autant.

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f|^r*pjjatt( en £g§Ë)0 tur,

A la cour du lion l'éléphant autrefois Parvint à la faveur j aussitôt dans les bois Le bruit s'en répandit. Chacun à sa manière ,

Comme c'est assez l'ordinaire ,

Interpréta l'événement ;

— Mais la chose est bien singulière , Se dit-on I et par quoi ce grossier éJéphant ,

Si maladroit, si laid , si gauche , A-t-il pu se pousser ainsi dans la faveur ?

Aux jaloux toujours le bonheur

Devient un sujet de reproche.

— Si le blafard, Dit le renard , En agitant la queue , avait , par aventure , De cette queue au moins l'élégante fourrure ,

Je n'en serois plus étonné.

— Ou bien , dit l'ours , si la nature

A l'éléphant avait donné De bonnes griffes ; mais , la chose est très connue , La patte du lourdaud n'en fut jamais pourvue. Le taureau dit , après avoir songé longtems , Seraient- ce par hasard ces deux vilaines dents ,

Dont il se sert pour se défendre,

Oui l'eussent fait ainsi mouler à la faveur?

C'est vraiment une grande erreur, Pour des cornes en lui si Ton a pu les prendre.

— Comment ! vous ne devinez pas ,

Dit l'âne , en claquant des oreilles , Comment on fait parfois des fortunes pareilles?

Je vais vous le dire en ce cas :

De ses oreilles la mesure, Seule , de son crédit fut cause , je vous jure. A la cour du lion sans ce noble ornement , Jamais on n'aurait dit un mot de l'éléphant.

Nous nous faisons valoir, en vantant dans les autre: Les avantages seuls qui rappellent les nôtres.

|>£c ^afonv.watcur et U i^^cv^wi.

En vain on veut nous faire accroire Que le diable jamais n'a connu l'équité ; Moi , je prétends ici prouver par une histoire Que cette assertion n'est qu'une fausseté , Et que parfois il rend une exacte justice.

Dans ce séjour affreux ou le plus grand supplice

Es! de penser toujours qu'il n'est plus de pardon, Pour une fête solennelle

Ou faisait les apprêts d'une procession ;

Voilà que tout- à-coup s'élève une querelle ; Le serpent disputait au calomniateur L'avantage du pas. Chacun s'opiuiàtre , . De là , grande rumeur !

Aucun des deux ne veut rabattre

De ses droits à Ja primauté ; Mais dans l'enfer , ce droit , de toute éternité ,

JNe cessa d'être le partage De celui qui nuisit le plus à son prochain. Pour donner une preuve évidente du sien ,

Et s'assurer de l'avantage , Le calomniateur imagine un moyen Auquel devait céder la plus belle harangue ;

D'un air triomphant , le cafard Au serpent son rival fait montre de sa langue. Le serpent , à son tour , se targue de son dard ; Il proteste, en sifflant, contre l'indigne offense

Que lui ferait un passe-droit , Sur ses nombreux anneaux se replie et s'élance, Culbute son rival , triomphe et le devance ;

Mais Belzébut , témoin de cet exploit , Du calomniateur embrassa Ja défense.

Son ordre souverain lui fit rendre le pas. Dans l'enfer on peut donc rendre de bons offices ! Puis il dit au serpent : écoute , ne crois pas Que j'aie un seul instant méconnu tes services ;

Mais j'ai dû , selon l'équité, Au calomniateur donner la préséance ,

Pour obtenir la préférence , Par toi-même son droit est envahi contesté ;

Je connais tout l'excès de ta méchanceté ;

Ton dard donne la mort ; toujours ton voisinage

Annonce le danger ; on sait qu'à l'innocent ,

Plus qu'au coupable bien souvent , Ta morsure est terrible , et c'est un beau partage ; Mais peux-tu te vanter Que , triomphant de la distance , Ton dard puisse jamais porter Aussi loin , pour faire une offense , Que la langue, dis-moi, du calomniateur ? De son poison partout elle répand l'horreur. Plus active encor dans l'absence, Là même , il n'est pas de salut ; Malgré vent et marée , elle atteint à son but. Le calomniateur étant donc plus nuisible , Serpent, rampe à sa suite et deviens plus paisible, Au calomniateur , depuis, chez Lucifer Le serpent dut céder les honneurs de l'enfer.

^u^tt^r d fa gv^rauut iffe.

Dans un marais \ au pied d'une montagne, Une grenouille avait sa retraite d'hiver ;

Mais , au printems , pour mieux savourer l'air Elle choisit plus haut sa maison de campagne. Ses pe'nates , à l'ombre, et dans l'herbe établis , Sous des saules nageaient en un vrai paradis.

Son bonheur n'eut pas de durée.

L'été vint , et bientôt à toutes ses ardeurs La campagne se vit livrée.

Sa baignoire par les chaleurs A sec en quelques jours fut mise.

Un moucheron , sans en être mouillé , Fort aisément l'aurait passée à pie.

Voilà donc la grenouille en très fâcheuse crise. Le malheur donne de la foi ; — O Jupiter , mon seul refuge , S'écria-t-elle , sauve-moi ; ^Dusses-tu d'un second déluge l'aire au monde un nouvel envoi , Qu'importe , si ma grenouillère Du moins y trouve son salut.

Mais Jupiter, à qui legoïsme déplut , ISavait égard à sa prière ,

Et laissait crier la commère.

Cédant alors à son humeur , Elle ajouta d'un ton rebelle :

La pitié serait-elle étrangère à ton cœur ,

Et ta raison où donc esl-elle ?

Jupiter , conservant encor tout son sang-froid , Folle , lui répond-il , ton égoïsme croit Que pour satisfaire un caprice , Et calmer un murmure vain , J'irai commettre une injustice Et noyer tout le genre humain !

De la sottise un Dieu n'est jamais le complice. Si tu veux être plus au frais , Descends plutôt dans ton marais.

Que de gens on voit dans le monde Qui ne témoignent pour autrui Qu'une indifférence profonde !

E'égoiste veut tout pour lui ; Pourvu qu'il ait son nécessaire , 11 verrait de sang-froid incendier la terre.

Certain lion aimait les poules à l'excès ;

Par malheur à chaque revue , Il trouve qu'un peu trop leur nombre diminue , Et la cause en était un trop facile accès ;

Donc , les poules étaient volées , Ou Dieu sait dans quels lieux elles étaient allées.

Au dommage pour couper court ,

Et pour mettre un terme à sa peine ,

Dune plus sûre basse cour Le lion résolut d'enrichir son domaine ;

Mais , pour la mettre à l'abri des voleurs , Il veut des ouvriers qu'on mande les meilleurs. 11 veut quelle soit vaste , afin que , bien à l'aise , Sa volaille choyée y pullule et s'y plaise , Garantie à jamais de tout fâcheux hasard. On informe bientôt sa majesté lionne Que cette affaire était l'ouvrage du renard ,' Depuis longtems passé maître en cet art y

Et sa majesté la lui donne.

Yoilà l'architecte au travail ;

Il porte ses soins et son zèle

Jusque dans le moindre détail ;

On eût dit d'une citadelle. ' Du plus heureux succès l'ouvrage est couronné.

A l'aspect de cette merveille ,

Chaque spectateur étonné Convenait n'en avoir jamais vu de pareille.

Dans le poulailler en effet

Tout se rencontrait à souhait :

Auge à-propos pour nourriture ,

Nombreux gradins pour se jucher ;

Contre le chaud et la froidure

Commode abri pour se cacher ,

Et pour couver retraite sûre , Rien n'y manquait ; honneur à l'ouvrier , Qui généreusement se vit gratifier.

Sire lion veut que sur l'heure

On se dépêche d'installer Les poules avec soin dans cette autre demeure. Bien fin sera , dit-il , qui pourra les voler !

Mais de cette métamorphose

Quel grand bien vit-on résulter ?

Aucun. La porte était bien close ; Vu leur hauteur , ou n'eût osé tenter

D'escalader nulle muraille , Et pourtant chaque jour on gobait la volaille, Sans qu'on pût deviner d'où provenait le mal. A l'instant le lion veut qu'autour du local On se mette aux aguets ; mais ô surprise extrême I

On saisit le renard lui-même.

L'architecte avait su tellement opérer Que nul au poulailler n'aurait pu pénétrer ;

Mais le coquin, sous la clôture , S'était , juste à son corps , construit une ouverture.

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PJous sommes très ingénieux

A nous en prendre à la fortune , En tout , pour tout, elle a tort à nos yeux. Le pauvre, l'homme obscur dune plainte importune,

Et de propos injurieux

Souvent fatiguent la déesse ,

Lorsque le rang et la richesse , A l'examen , ne dépendaient que d'eux.

La fortune en aveugle ici-bas fait sa ronde ; Elle n'est pas toujours à la porte des grands , Et trahit quelquefois les souverains du monde.

Ses pas sont toujours inconstans ;

Il n'est pas extraordinaire De la voir les porter aussi vers la chaumière ;

Mais sachez prendre votre tems ,

Lorsqu'elle se montrejprospère.

Elle n'est pas stationnaire ,

Et vous donne très peu d'instans ; Si pour en profiter vous faites diligence ,

D'une très longue patience,

Tous vous verrez récompensé ; Mais quand de sa faveur le moment est passé,

Si vous ne sûtes pas en tirer avantage , A Ja fortune au moins n'en donnez pas le tort ; IJ dépendait de vous de changer votre sort , En profitant de son passage.

Ne comptez plus sur elle davantage ; Toujours à la chercher on fait un vain effort.

Dans un des faubourgs d'une ville

Etait une vieille maison , Où , déplorant leur situation , Trois frères se donnaient une peine inutile

Et depuis très longtems , dit-on,

Pour se tirer de la misère.

Leur industrie avait beau faire , D'aucun côté rien ne réussissait ; Beaucoup de perte , et de rentrée aucune ; À seconder leurs vœux enfin tout s'opposait. Leur humeur en prêtait le tort à la fortune.

Voilà qu'un jour , sans qu'on la vit , La fortune chez eux arrive , s'établit ,

Kl prenant part à leur misère , De les bien épauler elle se résolut.

lis verront réussir tout ce qu'ils voudront faire ;

La déesse même voulut In <:i<: tout entier prolonger sa visite. '. m été tout entier ! la chose esl bientôt dite ; La constance jamais n'étant son attribut.,

Esl ce doue une bagatelle ?

( erles j o'étail beaucoup pour elle.

Les pauvres hères , dès l'instant , Virent les choses prendre une toute autre allure.

L'un d'eux , à ce que l'on prétend , Dans le négoce était d'une ignorance pure ; Cependant s'il achète , ou chaque fois qu'il vend , IVolre ignare sur tout fait des profits immenses- Les gains et le bonheur passent ses espérances ;

De pertes , il n'en connaît plus ;

Enfin il devint un Crésus.

Des bureaux le second entreprit la carrière ; Comme scribe jadis , malgré tout son talent ,

L'infortuné probablement

Eût végété dans la poussière ;

Maintenant tout lui réussit.

Donne-t-il un dîner , aussitôt on l'avance ; S'il sait , en s'incîinant , partager le jorofit , Pour quelque bonne place il a la préférence , Et bientôt il possède , outre un fort grand crédit , Un hôtel , une terre , un château de plaisance. Elle troisième frère , allez-vous demander, De la fortune aussi reçut-il quelque grâce ? Sans doute. À tous ses vœux il la vit accéder. Aux mouches, tout Tété, se mettant à la chasse, I! avait à les prendre un bonheur étonnant. J'ignore s'il était adroit auparavant ;

Mais à Y inde de la fortune ,

Alors , il n'en manquait pas une.

Après avoir tant fait pour eux , La fortune voulut terminer sa visite ;

Elle prend son vol et les quitte ,

Pour faire ailleurs d'autres heureux.

De ces trois frères deux durent à ses largesses ,

L'un des honneurs , et tous deux des richesses , Et le troisième alla , partout se plaignant fort Que la fortune seul le laisse à la besace , Sans qu'il en eût reçu la plus légère grâce. •

Lecteur, soyez en juge , à qui donc est le tort ?

Fin nu livre cinquième.

FABLES

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