‹ Fables de m. J. KrylofChapitre 14 sur 21 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

Descendus sons Jes voûtes sombres

Du séjour éternel des ombres , Au tribunal qui doit juger tous les mortels,

Le même jour , à la même heure ,

Comparurent deux criminels.

Sans frémir peut-on voir cette horrible demeure ! Le premier était un de ces fameux brigands Qui sur les grands chemins, dépouillent Jes passans Mais de l'impunité le crime envahi se leurre ,

Il fut pris. Et l'autre , dit- on , Etait un écrivain , favori de la gloire; Ses écrits , imprégnés du plus subtil poison ,

Répandaient l'athéisme et Ja corruption ;

El leur éloquence illusoire , Des Sirènes offrant les charmes mensongers , Entraînait la faiblesse aux plus affreux dangers.

Aux enfers la justice est prompte; On n'y connut jamais d'inutile lenteur ,

De chicanes ou de mécompte ;

Et du brigand et de Fauteur Sans délai par Mi nos la sentence portée

Est aussitôt exécutée.

Aux voûtes de l'enfer Les démons à l'instant , à deux chaînes de fer Suspendent , en riant , deux énormes chaudières ,

Où les coupables sont jetés.

Dans le sombre manoir on est sourd aux prières!

De monceaux de bois apprêtés Un immense bûcher sous le brigand s'élève , Et Mégère elle-même y porte le flambeau ; Du ïvu le plus ardent s'olfre l'affreux tableau. La voûte des enfers pétille, éclate, crève. De l'écrivain l'arrêt semblait bien moins cruel. D'un feu léger d'abord les faibles étincelles Paraissaient -épargner la peur du criminel ; Mais ce feu , par degrés, prit des forces nouvelles , l,i des siècles le flux , augmentant son ardeur , Tourmentait d'autant plus le malheureux auteur; Tandis que du brigand le brasier au contraire Déjà depuis long-téms n'était plus que poussière,

I afin l'auteur à son tour meut fuyant pas d'allégement

Des dieux accuse la justice , Et leur reproche son supplice, —Par où, dieux infernaux, l'ai- je donc mérité ? J'ai rempli, leur dit-il, le monde de ma gloire, Et si dans mes écrits un peu de liberté

Offusqua votre cruauté,

Par un supplice expiatoire ' J'en suis ici par trop puni.

Non , jamais je n'eus la pensée Que le brigand auquel vous m'avez réuni , Parût moins criminel. Sa fureur insensée , Cédant à son tourment , mit fin à ce discours.

Couverte de tous ses atours , Ecumante de sang , et de rage enflammée , Une des sœurs d'enfer apparaît à ses yeux. De livides serpens sifflaient dans ses cheveux , De fouets ensanglantés sa main était armée :

— Est-ce toi dort l'impiété , Dit-elle , ose accuser ici la providence ?

Et du brigand qu'à ton côté

Vient de châtier sa clémence , De quel droit oses-tu faire comparaison ? Ses forfaits , près des tiens, ne sont que bagatelle. Hélas ! on peut le dire avec trop de raison ,

Oui , le méchant , ajoute- t-elle ,

Là-bas , certe a fait bien du mal , Ce mal pourtant finit avec sa vie ; Mais , toi , monstre cruel, astucieux impie, Mais , toi , n'y fus-tu pas bien autrement fatal ? Depuis longtems tes os sont réduits en poussière ,

Et le soleil ne peut y rendre sa lumière,

Que chaque jour elle n'éclaire,

De ta part , de nouveaux forfaits. Dans tes écrits pervers ta plume a su répandre \Jn poison, dont l'esprit a peine à se défendre , Et loin que le tems puisse affaiblir ses effets , Le monde épouvanté tremble de ses progrès. Regarde . . . (Usant alors de son pouvoir magique, Elle fait que la terre est visible à ses yeux , Puis elle ajoute ainsi : ) regarde , malheureux , Tous les maux qura produits Ion esprit sophistique ! Vois-tu dans ce lointain ces fils dénaturés , L'opprobre et le fléau de familles entières, Même contre les dieux , sans crainte conjurés , Et portant la douleur dans le sein de leurs mères? Qui leur a corrompu l'esprit , le cœur ? . . . c'est toi.

Quel est celui qui sans scrupule À pleines mains jeta le ridicule Sur les autorités, sur l'hymen et sa foi? Qui leur attribua des humains les misères , Et rompit de leurs lois les liens salutaires ? (/est loi ! . . . n'est-ce pas toi qui , par impiété ,

Décoras du nom de lumières Les ténébreux discours de l'incrédulité ;

Qui de couleurs fallacieuses Osant peindre le vice , ornas les passions

Des grâces les plus dangereuses?

Vois- tu la- bas ces nations ?

Il en est une tout entière De ta doctrine , hélas I

Qui suçant le poison , d'une main sanguinaire Partout se fait un jeu de porter le trépas , Le trouble et le pillage , attirant sur ses pas

Et la discorde et ranarchie.

De sa perte quel est l'auteur ?

C'est toi . . . dont le mauvais génie

Cause aujourd'hui tout son malheur.

Chaque goutte de sang , c'est toi qui Tas versée , C'est toi j qui de ses pleurs fais couler le torrent

Après cela , ta douleur insensée Oserait-elle aux dieux reprocher ton tourment ? Ah ! que de maux encore on verra sur la terre Naître de tes écrits ! . . . souffre donc y scélérat ! De tes faits tu reçois le trop juste salaire ; Tes murmures ne sont qu'un nouvel attentat. — De Mégère , à ces mots , le bras avec colère Sur l'affreux criminel recouvrit la chaudière.

Sur l'extrémité d'un rameau , Un jour d'un coucou la femelle iWpétait ses douleurs. Un tendre tourtereau Vint prendre aussitôt part à sa peine cruelle — Le départ du printems cause-t-il ton ennui , Dit-il ? regrettes- tu que ses ailes légères

Aient emporté Jes amours avec lui ; Ou bien , que succédant aux douceurs printanières ,

Le triste et sombre biver , Abrégeant du soleil le cours et la lumière ,

Annonce son règne de fer ?

— Le moyen de ne pas déplorer ma misère ,

Dit la femelle du coucou !

J'aimais , j'étais aimée , au printems je fus mère ,

Eli bien , aujourd'hui je perds tout ;

Car ceux à qui j'ai donné l'être , Ne veulent pas me voir, ni même me connaître, Et voilà le sujet de mes tristes accens.

Hélas ! de mes propres enfans Etait-ce là le prix que je devais attendre !

De l'envie et de la douleur

Mon cœur pourrait-il se défendre ,

Quand je contemple le bonheur

De la tendresse maternelle , Qui voit tous ses enfans se grouper autour d elle ?

Ah ! de la poule , au moindre appel , Je vois avec transport accourir la famille ,

Sous ses ailes elle fourmille i

Mais moi , que mon sort est cruel ! Seule, absolument seule, hélas ! d'une earesse Jamais aucun enfant n'accueillit ma tendresse.

— Ah ! je te plains de tout mon cœur,

Reprend la douce tourterelle !

Quoi ' d'avoir des enfuis aurai s- tu le bonheur? Mais de ton nid , aj< ute- t-elle ,

Quand doue èuS-tU le Unis de faire le lis SU ?

De Ion travail jamais on ne s'est apperçu ; De voJer , folâtrer tu fis la seule affaire.

— Que chantes-tu là, ma commère ?

A croupir clans un nid de perdre les beaux jours Aurais-je eu la sottise ? ah ! je fis mieux ; toujours

J'avais la commode habitude Dans des nids étrangers de déposer mes oeufs. — Pourquoi donc accuser tes enfans malheureux

De froideur et d'ingratitude?

De ce récit le sens moral

S'adresse à vous , pères et mères , Dans vos enfans pourtant sans excuser le maL

Les reproches les plus sévères Doivent punir en eux tous les défauts du coeur, Le manque de respect , les tons ? ou la froideur ; Mais si livrés par vous à des mains mercenaires , "Vos caresses toujours leur furent étrangères , Ainsi que vous le fut souvent votre maison , Le tort en est à vous , si y dans votre A^ieillesse,

Vous ne trouvez dans leur tendresse

Que peu de consolation.

fàgpts freux (^)0 uncrt u x.

Deux tonneaux un jour cheminaient ; Le premier , plein de la liqueur vermeille,

Dont Bacchus enrichit la treille , L'autre était vide , et tous les deux avaient

Une allure bien différente.

Sans bruit et d'un pas lourd s'avancant lentement ,

L'un traînait sa charge pesante ;

L'autre au contraire lestement Laissant bien loiu de lui le premier en arrière,

Avec la vitessse du vent

Roulait ; sur sa trace élevant

Une colonne de poussière.

Il brûlait le pavé ; c'était un vrai tonnerre. Il était encor loin , et déjà le passant

Abasourdi, pale et tremblant,

Pour faire pince à la futaille ,

Se serrait contre la muraille ; Mais ce tonneau pourtant eut beau faire du bruit , \u prix de l'autre chacun dit

Qu'il ne valait pas une maille.

Tel, qui sur ses hauts-faits étourdit les salons, N'est bien souvent qu'un pauvre su

Le mérite est discret et jamais ne s'admire ,

Le bruit d'un vrai grand-homme est dans ses actions ;

Ennemi de toute jactance , Il veut les méditer dans un profond silence.

Alcide 7 fils d'Âlcmène , autrefois si fameux

Par sa force surnaturelle

Et par ses expJoits belliqueux , ■■ Cherchant dans les hasards quelque gloire nouvelle, La massue à la main , affrontait le danger

Des rochers et des précipices.

Dans un étroit sentier un objet étranger Se présente à sa vue. A de certains indices , Cet objet immobile avait d'un hérisson

Toute la forme et l'apparence.

Sans attendre de résistance , ,, Hercule veut de son talon Ecraser l'animal , qu'à peine il voit à terre 5

Mais à l'instant le hérisson S'enfle , se gonfle , et de son peloton Plus que du double accroît la forme orbiculaire. De sa lourde massue Hercule furieux Lui décharge un grand coup ; mais l'animal rebelle

S'agite , et présente à ses yeux

Un aspect encor plus affreux ;

U souffle , il se travaille , et sa grosseur est telle Que Je ses piques à ]a fin Au fils d'Alcmène il barre Je chemin.

Interdit , immobile , Hercule , à cette vue,

De stupeur jette sa massue.

Aussitôt devant lui Minerve ayant paru , Lui dit : quitte , mon frère , un travail superflu ; Le monstre que tu vois se nomme la discorde ; 11 n'est pas dangereux , à moins qu'on ne l'aborde \ Qu'on ne le touche pas , il échappe aux regards , Et dans l'inaction il repose ses dards ; 11 sommeille , il languit au sein de la concorde ; Mais la guerre l'engraisse , et bientôt l'agresseur Le voit même des monts égaler la hauteur.

$gt f c (f c c t r?§|r< n.

Dans le monde toujours le rire est excité, Par ce qu'admire en soi le plus la vanité. 11 arrive souvent qu'elle se montre prompte A se glorifier de ce qui fait sa honte.

àpelle , un jour, rencontrant un ànon ,

Pour se procurer sa visite ,

Lui fait une invitation ; D'une faveur qu'il croil devoir à son mérite

\ «>jlà noire .mon hors de lui.

Anssiini il s'en va de sa forfanterie

Fatiguer la foret :— ah , grands dieux , que] ennui y Dit- il aux animaux ! c'est une maladie ! Cet A pelle m'obsède ; en cor même aujourd'hui Il me fait violence , et veut m'avoir chez lui. Yiens-je à le rencontrer , toujours même prière. Il faut qu'il entre là de l'extraordinaire ! Je suis tenté de croire , mes amis ,

Ajoute-t-il avec emphase ,

Que dans la cervelle il s'est mis De faire , d'après moi , le portrait de Pégase. Apelle nar hasard se trouvait près de là :

— Ce n'est pas tout-à-fait cela , Lui dit-il , tu n'as pas deviné ma pensée ,

Ta conjecture est déplacée.

Pégase ne m'occupe pas ,

Mais le jugement de Midas.

Pour Midas je voulais dessiner des oreilles ; De te voir pour cela je serais très charmé. Oui, j'en ai vu beaucoup ; mais jamais de pareilles A celles ? mon ami , dont ton chef est armé. Près de toi les ânons , et même tous les ânes

Doivent passer pour des profanes,

§g^<* ^C^ascaoe et la {g^ourcc.

D'un mont , en écumant , jadis une cascade Précipitait ses eaux. Au pied du même mont , Dans un bassin limpide et peu profond ,

Modestement , une Naïade De son urne épanchait à peine un filet d'eau , Dont la vertu bravait la Parque et son ciseau.

— Pauvre Naïade , vers ton onde

Dont la misère fait pitié ,

Dit le torrent mortifié, Quel travers singulier attire tant de monde ?

Cela me passe , en vérité.

Bon, qu'on vienne admirer de mes eaux l'abondance Mais que vient-on chercher près de ton indigence ?

La santé , Lui murmure humblement la modeste Naïade , Qui confondit ainsi l'orgueil de la cascade.

Page 1