‹ Fables de m. J. KrylofChapitre 16 sur 21 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

D'un joli petit peigne une bonne maman A son cher Benjamin venait de faire emplette. 11 aurait faliu voir les transports de l'enfant l Il ne pouvait quitter sa nouvelle amusette. Sans elle ses joujoux n'avaient aucun attrait. S'il jouait , ou prenait sa leçon d'alphabet , N'importe , de son peigne il caressait sans cesse

Ses petits cheveux tout frisés,

Avec grâce en tous sens croisés ,.

Qui d'une douce soie égalant la finesse ,.. D'un agneau lui donnaient toute la gentillesse.

Ah , le joli peigne, bon Dieu !

Sur la tête , maman , regarde comme il glisse !

Comme il est doux ! comme il est lisse !

11 n'accroche pas un cheveu.

A ses yeux ce trésor est inappréciable.

Un jour , le petit enjoué , Pour avoir trop couru , sauté, dansé , joué , Rendit sa chevelure au peigne impénétrable. Sa bonne cependant desirait le peigner.

Le peigne était perdu ; l'enfant de trépigner , De crier et de faire un bruit épouvantable,

De pleurs enfin on le voit se baigner. — Je veux , je veux mon peigne !...On cherche, on le

retrouve ,

Et du Benjamin tout joyeux

Adroitement la bonne éprouve

De raccommoder les cheveux ; Le peigne ne va pas , il accroche , il arrache ,

L'enfant se démène et se fâche.

Vilain peigne, dit-il, on n'est pas plus méchant ! Le peigne lui répond : je suis , je vous le jure ,

Tel que j'étais auparavant , Accusez le chaos de votre chevelure.

Furieux , l'enfant de dépit

Dans la rivière vous le jette.

Les Naïades , à ce qu'on dit , Depuis ce tems le fout servir à leur toilette.

C'est ainsi que j'ai vu traiter la vérité ; Quand notre conscience est nette ,

La vérité nous plait. Avec docilité

ÎVotre oreille toujours se prête Aux accens sacrés de sa voix ; Mais quand nous avons , une fois , A nous faire quelques reproches 7

Chacun de nous alors redoute ses approches ; Et , de même que cet enfant , A-t-on brouillé sa chevelure , aussitôt on craint l'instrument

Oui pourrait rajuster un peu notre coillure.

Dans un filet un ours fut pris par imprudence; Lorsque la mort est loin , sans nulle conséquence Permis d'en plaisanter autant que l'on voudra ;

Mais de près , ce n'est plus cela,

L'ours n'avait donc aucune envie

De divorcer avec la vie.

Pour se tirer de cet état, II n'eût rien refusé , pas même le combat ;

Mais par une ligue fatale ,

Outre l'embarras des liens , 11 avait contre lui bâtons , fusils et chiens. Selon lui , la partie était très inégale ;

Il pensait vrai , sans contredit.

Que fit Tours en cette occurrence ?

Il tenta de payer d'esprit , Et dit à son chasseur : mon ami, quelle offense,

Dis-moi donc , ou bien quel délit Peux-tu me reprocher, pour qu'ainsi de ma tète

Tu veuilles faire la conquête ?

Croirais- tu ce qu'on dit, que les ours sont méchans ? Mensonge pur ! les ours sont bonnes gens j

Et s'il t'en faut un témoignage t 3e m'en rapporte à tout le voisinage ; Car , par exemple , moi , je n'eus jamais le tort ,

Moi seul des animaux qui vivent sur la terre ,

De toucher un seul homme , aussitôt qu'il est mort

— Je ne te dis pas le contraire ; Ton respect pour les morts me plait infiniment ; Mais dans l'occasion jamais aucun vivant De ta griffe put-il sortir impunément ? Aux trépassés qu'importe enfin qui les dévore , Tu devais épargner ceux qui vivent encore.

Jouet de la pluie et du vent ,

Un épi croissait dans un champ.

Il apperçoit , en une serre ,

Sous l'éclatant abri d'un verre , Une fleur qui semblant fière de son bonheur, Jouissait de la vie , au sein de la mollesse ,

Du repos et de la faveur; Tandis qu'à découvert aux champs on Je délaisse, En proie aux ouragans , au froid , à la chaleur.

D'où vient , dit-il , tant d'injustice , Apostrophant son maître? à qui charme tes yeux , On bien Halte ton goût , tu le montres propice , Tu ne sais rien refuser à ses vœux ; Mais à celui qui t'est vraiment utile DftigneS-tU Seulement donner les moindres soins ? Pour ton champ, oui pétri seul fournira tes besoins,

Que fais-tu , dis-le moi , qui Je rende fertile ?

Ses intérêts te sont indifférens.

Depuis que de ton grain il est dépositaire , As-tu pensé , contre le mauvais tems ,

A venir nous couvrir d'un verre ?

Vins-tu jamais d'une onde salutaire Rafraîchir tes épis brûlés par les autans. Non , tu laisses ton Lié pousser à l'aventure ,

Et tous les soins sont pour tes fleurs.

Leur devras- tu ta nourriture ?

Ni leur parfum , ni leurs couleurs , Crois-moi, n'ajouteront jamais à ta richesse 7

Tu le gardes bien cependant De confier leur sort à l'abandon d'un champ. Plus heureuses que nous , chaque jour ta tendresse Sous un dôme vitré va choyer leur mollesse.

Envers nous si , reconnaissant , Tu daignais nous combler d'une faveur égale,

Sous peu recueillant cent pour cent,

Tu pourrais à la capitale , Surprise du produit de ton unique champ , Envoyer de tes blés toute une caravane. Au lieu de cette serre , où sans profit pour toi,

L'orgueil de tes fleurs se pavane ,

Pour nous que n'en fais-tu , dis-moi , Construire une plus vaste. Hélas, répond le maître , Que ta plainte est injuste ! apprends donc, mon ami, Que mes premiers soucis sont pour votre bien-être,

Et sans un travail infini , Pour vous aurais-je pu fertiliser la terre ,

En extirper le bois , les ronces et la pierre ? De l'expliquer cela , ce n'est pas le moment , Et je n'en ai d'ailleurs ni le terns , ni l'envie ;

Je te conseille seulement Au ciel de demander et le vent et la pluie ; Mais si de ton avis j'écoutais les erreurs ,

Je n'aurais plus ni blé , ni fleurs.

Que de gens , hélas î dans la vie , Bourgeois, soldat, cultivateur, Dans la comparaison vont puiser leur malheur !

Au sort d' autrui portant toujours envie , Sans aucun examen , ils se plaignent, du leur , Kl ne veulent pas voir ce qui le justifie-

xic petit sC^arcon et U Ï^Ucvmisscau.

De son bonheur jamais le traître n'est l'auteur. Tous ceux dont l'intérêt sans remords Je caresse , De leur mépris aussi Je pousuivent sans cesse , Et Je traître est toujours le plus près du malheur

Un ver, qui sortait de l'enfance , Sans scrupule vint ui\e fois l).m> h verger d'un villageois, Dont il a\aii vu l'abondance , Demander L'hospitalité , l niquemenl pour un été ,

Lui promettant de s'y conduire ,

De manière à ne pas lui nuire.

Il ne toucherait pas aux fruits ,

Et même les feuilles fanées

Suffiraient à ses appétits ;

Les vertes seraient épargnées.

Comment, se dit le villageois,

Comment refuser un asyle ?

Et de plus mon jardin , je crois ,

Par le séjour de ce reptile ,

IN 'en pourra paraître moins grand.

Soit , enfin , dit-il , qu'il y vive.

Dans tous les cas , il est constant <

Que , quelque chose qu'il arrive ,

11 n'y fera pas grand dégât ;

La crainte en serait bien futile.

Pour un estomac si débile

Une feuille fait tout un plat ;

Ainsi donc , réflexion faite ,

Il consentit à la requête ,

Et voilà notre vermisseau

S'installant sur un arbrisseau.

De l'air contre l'intempérie Sous une feuille il trouve asyle et garantie. De ses faveurs le sort paraissait le combler.

Il n'était pas dans l'opulence ,

Mais dans une, très douce aisance,

Et l'on n'en ouït plus parler.

Cependant du soleil la fertile lumière De ses rayons dorait tous les fruits de la terre ,

Et voilà que dans ce jardin

Des pommes sous leur influence ,

Offrant de l'ambre le plus fin

La couleur et la transparence ,

A toute leur maturité

Se trouvant enfin parvenues, Aux branches qui pliaient se voyaient suspendues. De ce fruit un enfant se trouva fort tenté.

Sur mille autres sa friandise ,

Dès longlems l'avait convoité ;

Mais la pomme à sa gourmandise

Offrait un difficile accès.

Pour grimper il manquait d'audace ,

Et sa faiblesse , quoiqu'il fasse , S il en secouait l'arbre , eût été sans succès.

Notre jeune glouton, en somme , Ne savait trop comment parvenir à la pomme.

Qui vint aider au larronneau ?

Ce fut ce même vermisseau.

— Ecoute , lui dit-il , de science certaine Je sais que le bourgeois veut récolter ces fruits ; Ainsi , (Ven manger un nous n'aurions pas la peine ; Mais si tu veux partager en amis ,

Je me charge, moi, de l'aubaine.

Un ver nVsi pas fort exigeant ; Laisse moi d'un seul fruit la dixième partie , A ronger j'en aurai tOUl au moins pour la vie.

A l'accord chacun d'eux consent.

Voila le ver sur farine , il ronge , il ronge, il ronge, Il J.t pomme esl à terre -} aUSSilÔt le gareon ,

Sans que le moins du monde à leur accord il songe, Tombe dessus , et puis , de la belle façon Jusqu'aux pépins la mange, et lorsque son complice

Vint réclamer son bénéfice ,

Il l'écrasa sous son talon, De la pomme et du ver sans laisser nul indice.

Sur les bords de l'empire où s'agite Neptune , Un berger possesseur d'un modeste troupeau , Du luxe et des soucis ignorant le fardeau, Et depuis bien des ans content de sa fortune , Sous un rustique toit coulait des jours heureux ,

Et cent fois plus heureux peut-être , Que ceux de bien des rois , si souvent nébuleux ;

Mais un jour que , de sa fenêtre ,

Il considérait les vaisseaux Apportant des monts d'or ; voyant sur le rivage

Décharger de riches ballots , Qui bientôt combleraient les plus vastes dépôts , Et de trésors nouveaux allaient offrir le gage ; Ce tableau séduisit le trop heureux berger; Il vend troupeau, maison, pour mainte marchandise Qu'il fait imprudemment sur un vaisseau charger.

Afin d'assurer l'entreprise , Il s'embarque lui-même , et le voilà parti ;

Mais son voyage, hélas ! fut de courte durée , Et de son faux calcul il s'est bien repenti. A-peine au sein des mers eut-il fait son entrée ,

Que de Neptune il éprouva

La perfidie accoutumée.

Une tempête s'éleva , Le vaisseau fit naufrage , et bientôt échoua. La cargaison entière , à l'instant abymée, Dans le fond de la mer à tout jamais resta ;

Lui-même à-peine se sauva.

A sa profession première ,

Grâce à la mer , il retourna.

Ah ! combien le présent dillère !

Autrefois il gardait un troupeau , mais pour lui ,

Et maintenant c'est pour autrui.

Il n'est plus aujourd'hui qu'un berger mercenaire. Que ne fait-on pourtant, à l'aide du travail ! De quoi ne viendrait pas à bout la patience ! A force de sueurs, de peines , d'abstinence, Il regagna de quoi remonter son bétail.

Redevenu propriétaire , Il se revit berger de ses propres brebis.

Voilà qu'un jour notre compère ,

Sur les bords de la mer assis ,

Etait , ainsi qu'à l'ordinaire ,

A faire paître scs brebis.

Le tcms était superbe , et l'océan paisible, \ peine balançant le cristal de ses eaux ,

Laissait glisser au port d'innombrables vaisseaux.

Notre berger , encore à ses pertes sensible ,

Le remarque , sourit , et s'écrie à l'instant : Je vois ce qu'il te faut, c'est encorde l'argent , Traître ! mais sur le mien si ta malice compte ? C'est compter sans ton hôte , et sauf avis meilleurs ,

Ya chercher tes dupes ailleurs.

Tu m'abusas jadis ; je l'avoue à ma honte,

Et je ne serai plus si fou.

D'autrui tu peux ravir un tribut cle'pîorahJe ; Mais de moi , c'est bien sûr , tu n'auras plus un sou.

Il serait superflu d'expliquer cette fable ;

Mais j'y joins encor quelques mots , Pour profiter de l'à-propos :

L'espérance est souvent trompeuse , Contentons-nous donc du certain ;

Elle fit en tous tems des malheureux sans fin.

Qui de nous ne fut pas dupe de l'enjôleuse ? Quoiqu'on en dise , je soutiens Ce que je pense , et le répète encore : Ce qui sera , moi , je l'ignore ; Mais ce que je tiens > je le tiens.

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