XVI1L
En Egypte autrefois , pour simuler le deuil ,
L'usage s'établit de Jouer des pleureuses ,
Qui suivaient , en hurlant , du défunt le cercueil ,
Dans les funérailles pompeuses.
Voilà qu'un jour dans un de ces enterremens , Un convoi très nombreux de semblables pleureuses ,
En jetant des cris déchirans , Et versant de sang-froid leurs larmes frauduleuses , Accompagnait certain défunt, Qui non pas à titre d'emprunt , De cette vie , héJas ! si courte et si cruelle , S'en allait occuper sa demeure éternelle , Et chercher enfin le repos.
Dans cette troupe lamentable Un étranger pensa voir de collatéraux , De parens , ou d'amis le tableau déplorable ;
Et touché de leur désespoir , En les apostrophant : dites-moi, je vous prie ,
Seriez-vous bien aises de voir Que , pour vous consoler , on lui rendît la vie ? .!< suis magicien , et j'en ai le pouvoir.
Par le moyen de la magie , Je pourrai satisfaire à l'instant votre envie. Nous a rons le secret des ('vocations.
Les femmes aussitôt de s'écrier : mon Père ,
Prends pitié de notre misère , Daigne nous accorder tes consolations ; Nous te faisons, de plus, une seule prière : Pour cinq jours seulement qu'il soit ressuscité: Mais , fais après cela que de rechef il meure ? Vivant , il fut pour nous de toute nullité , Et mort , on nous paîra , du moins par vanité , Pour hurler de nouveau jusques à sa demeure.
De maint richard on peut bien dire , en vérité , Que sa mort seule fut de quelque utilité.
('(^nfcini ci tt Ç^&tr.fent.
Un jour , par hasard , un enfant Voit quelque chose qui frétille :
Ce doit , dit-il , être une anguille \
Il y porte la main , et saisit un serpent. Jugez de sa frayeur extrême.
A faire peur il devint blême.
— Passe pour cette fois , lui dit très froidement Le serpent ;
Mais sois à l'avenir un peu moins téméraire ,
Et prends garde avec qui tu fais le bon plaisant.
Il en coûte souvent pour se tirer d'affaire.
/griffe ci Us Ip^cÇe'*
Sur le bonheur de vivre en pays étranger Un perroquet contait merveille sur merveille. Deux mouches aussitôt bi ûJent de voyager , Et de les suivre vont supplier une abeille ;
Mais dans ce projet si subit
11 entrait un peu de dépit ,
Se tenant pour très oflensées
De voir qu'en leur propre pays Du moindre des festins eiles étaient chassées.
— l\on , l'on n'est pas plus mal-appris , Disait une mouche , oui , chez l'homme l'avarice
Est portée à son dernier point.
Chez les riches voyez jusqu'où va la malice ,
Et même ils n'en rougissent point ; Ils ont imaginé je ne sais trop quel verre ,
Dont chaque mets doit se couvrir ,
Le tout , pour qu'à la bonne chère De prendre part jamais nous n'ayons le plaisir. Chez les pauvres , de plus , disait l'autre, indignée Nous avons à lutter contre chaque araignée. De les accompagner n'étant pas trop d'avis ,
— Bon voyage , leur dit l'abeille , Moi , je me trouve bien, même dans mon pays,
El l'on m'y reçoit à merveille.
Mo a miel me vaut l'accueil des grands ,
Et l'amitié des paysans ; Qu'ai-je besoin d'aller courir le monde ? Pour vous , allez , volez où bon vous semblera ,
Même destin vous y suivra.
Oui , votre espoir envain sur le bonheur se fonde , Quand on n'est bon à rien , on n'est point estime' ,
Un être nul n'est pas aimé ,
Et quand vous serez éloignées , Partout vous trouverez l'accueil des araignées.
Qui peut contribuer au bien de son pays Ne va pas rechercher une terre étrangère ;
Mais on conçoit qu'elle peut plaire A ceux qui pour servir n'ont pas les dons requis. Chez soi l'on rougirait d'être un fardeau stérile ; Mais là, comme étranger, on peut être inutile ,
Et même échapper au mépris.
Un paysan trouvait un grand profit A faire de ces arcs dont on connaît l'usage , Pour fixer les brancards en certain attelage (4 ). Au travail un ours le surprit ; Aussitôt il lui prend envie De gagner de même sa vie ;
Et par malheur il ignorait Que par degrés tin arc se plie , Non tout d'un coup. Attaquant la forêt , Pour son travail il la ruine ; Mais ses efforts sont vains , nul arbre ne pliait , Le métier n'allait pas. Dans son humeur chagrine,
Notre ours quitte le fond du bois Et s'en va demander conseil au villageois : — L'ami, dit-il, il faut que le diable s'en mêle ; À faire un arc j'ai beau me casser la cervelle , Aucun arbre ne plie , et pourtant , mon voisin , Je les romps en un tour de main.
Pour que sans rompre un arbre plie , Quel est donc le secret , dis-le moi , je t'en prie , Sans cela je travaille en vain.
— \\ n'est pas de ta compétence , Répond le villageois , car c'est la patience , Et tu n'en eus jamais , voisin.
|gy< dissipateur ci f ^tro nï>cf fc.
Devenu possesseur d'un très riche héritage ,
11 arriva qu'un jouvenceau, Prodigue comme On Test d'ordinaire à son âge ,
I ii si bien Les honneurs des fonds et du château , Qu'il (m bientôt réduit au plus triste équipage. L'imprudent avait tout perdu.
2 ta
Du naufrage il n'avait sauvé qu'une fourrure , Encor , grâce à l'hiver ; il craignait la froidure ; Mais bientôt à son tour , ce manteau fut vendu , Probablement encor pour une bagatelle.
L'héritier ayant vu voler une hirondelle , L'hirondelle, dît-il, et nous! e savons tous ,
Du printems est la messagère,
D'une pelisse qu'ai-je affaire ?
Bientôt le soleil le plus doux Va rendre la chaleur à la nature entière , Et chasser les frimats dans les antres du nord. Le jeune raisonneur , sous un certain rapport , Avait raison ; pourtant une seule hirondelle ^ Dit un proverbe ancien , ne fait pas le printems. Mal lui prit d'avoir eu la mémoire infidèle , Et de s'être trop tôt prévalu du beau tems. Borée improvisant les plus fortes gelées , On vit dans nos maisons rallumer le foyer , Les vitres en tous sens de givre ciselées , Et la fumée enfin dans les airs ondoyer.
Jusques aux larmes le jeune homme
Tremblant et pénétré du froid , Reconnut qu'il était un mauvais astronome ;
Et d'infortune pour surcroît ,
Il revit bien son hirondelle ;
Mais dans quel état gisait-elle ?
— Hélas , dit-il en grelottant,
Tu méritas bien ton tourment*.
N'était-ce pas assez , cruelle ,
De t'être exposée à la mort ,
BU
C'est à toi que je dois mon sort, Tu m'as séduit, et de fourrure Je manque contre la froidure.
A LA PETITE GlAPIIYRE.
Que m'importent, dit-on, à moi, de vains discours, Si dans le fond du cœur je ne suis point coupable ? Ce beau raisonnement, que l'on fait tous les jours ,
Ne me paraît pas soutenable.
Que l'on soit innocent, sans doute c'est très bon ;'
Mais il ne suOit pas de l'être , Pour conserver sa réputation
11 faut encore le paraître.
La réputation est une tendre fleur Plus aisée à flétrir que la fleur printanière. De vos grâces en vain vous charmez notre cœur, Jeunes beautés, sachez que toujours la première
Sera pour vous la réputation.
J'ai pour moi, dirëz-YOUS, mon cœur, ma conscience :
Non , ce n'est pas une raison.
Un regard indiscret, un mot , une imprudenoe l'eui donner au* méchans des armes contre vous;
Dès-Ion votre renom ne sera plus le même.
-Mais enfin, roudrait-OD nous faire un crime à nous,
D'un regard, d'un souris? la rigueur est extrême!
—Je ne dis pas cela ; mais sur le moindre pas Vous devez apporter une crainte infinie , Pour ne donner jamais prise à la calomnie , Et que d'un seul prétexte elle n'abuse pas.
Glapbyre , ma petite amie ,
Pour tes compagnes et pour toi ,
Il m'a pris hier fantaisie
D'imaginer . . . devine quoi ?
Tu ne devines pas ? . . . une petite fable.
Jeune encore , retiens-la bien.
Si maintenant , ma toute aimable >
Elle ne te servait de rien , Un jour elle pourra te faire quelque bien. Ecoute . . . mais de peur d'être préoccupée , Dans ce petit coin-là , va mettre ta poupée.
— C'est fait . . . ■ — Eli bien , écoute donc L'histoire d'un agneau. Je ne serai pas long.
Non, ne crains pas que je t'ennuie.
11 était une fois un étourdi d'agneau ,
Qui fit la bizarre folie
De revêtir du loup la peau ; Et le voilà qui va rôder dans un troupeau. Faire bien l'élégant était sa seule envie ; Mais les chiens ayant vu le petit polisson
Et de sa robe la façon ,
Tout aussitôt s'imaginèrent
Que c'était bien un loup du bois ,
Et tous les mâtins à la fois , Comme des furieux, à qui mieux mieux hurlèrent
Ce n'est pas tout ; voilà que les chiens en courroux
Vers l'agneau déguisé se précipitent tous ,
Et bientôt l'atteignant, le renversent par terte.
lis allaient le mettre en morceaux , Avant que l'imprudent eût pu crier mon père ! Par bonheur des bergers, qui gardaient leurs troupeaux, Reconnaissant l'espiègle , à l'instant arrivèrent ,
Et du danger Je délivrèrent ; Mais il ne fait pas bon dans la gueule des chiens! Clopin-clopant l'agneau , meurtri de la bourrade , D'un air humilié, retourna chez les siens,
Sans se vanter de l'incartade ,
Et depuis on le vit maigrir ,
Dessécher , languir et mourir.
Il eût craint , s'il avait écouté la prudence , D'avoir avec lés loups la moindre ressemblance.
Fin nu livre sixième.
FABLES
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