‹ Fables de m. J. KrylofChapitre 18 sur 21 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

Dans le coin obscur d'un jardin Fleurissait un bluet. Voilà que desséchée , Sur sa tige la tête entièrement penchée ,

La pauvre fleur décline vers sa fin.

— Hélas ! si le soleil ? nous rendant sa lumière , Dit-elle , avec langueur , ^adressant au zéphyr , Venait de ses rayons vivifier la terre , Je me verrais peut-être refleurir !

— Vraiment , c'est être bien bonasse , Répond un escarbot , qui fouillait le terrein !

Pauvre bluet, dis-moi, de grâce, Crois-tu que le soleil n'ait aucun autre soin

Qae de penser à toi ? crois-tu qu'il s'embarrasse

Si dans un coin quelque bluet fleurit , Ou languit , ou se fane , ou même s'il périt ? Il n'en a , sois en sûr ; ni le tems , ni i'envie.

De l'attendre c'est donc folie , lais en ton deuil, crois-moi, loin de t'en désoler Si tu pouvais , ainsi que moi , voler ,

Et te procurer de ce monde

Une idée un peu plus profonde ,

Tu verrais bien qu'il n'est donné

Qu'aux campagnes et qu'aux prairies , De goûter du soleil les faveurs si chéries.

Pour ce bonheur lu n'es pas né ; Il aime à réchauffer les cèdres et les chêues ;

C'est lui qui donne le parfum Et les grâces aux Heurs qui décorent les plaines ; Mais ces fleurs avec toi n'ont rien qui soit commun ,

La beauté que Phoebus leur donne Est telle que le tems à regret les moissonne ;

Et pour toi, quels sont les appas ?

De Ion parfum où donc est la délicatesse ? Va , jeté le conseille , épargne à ta faiblesse

Une plainte quoi) n'entend pas.

D'un rayon de soleil n'attends pas la caresse,

Cesse de te leurrer , crois-moi ,

Subis Ion sort, et fane- toi.

Du soleil cependant lu féconde lumière

Parait , «i rend la vie a (a nature entière ; D'un seul regard du riel , le bluet languissant , Qu9a?àil f.mé la nuit , refleurit à l'instant

O vous 9 qui des grandeurs occupez le pinacle ,

De mou soleil ici que le touchant spectacle

Vous serve de modèle. A la plus simple fleur,

Ses rayons, comme au cèdre , accordent leur faveur ;

Les bénédictions le suivent sur sa voie ,

Il répand en tous lieux le bonheur et la joie ,

Et laisse son image empreinte dans les cœurs,

Ainsi qu'un pur cristal réfléchit ses couleurs.

Un diamant perdu traînait sur une route ; Certain marchand le trouve et tout joyeux se dit

Le Tsar l'achètera sans doute , Et tout en calculant son énorme profit ,

Il se rend dans la capitale.

Par le Prince en effet aussitôt acheté

Le bijou richement monté ,

De la couronne impériale

Devint un très riche ornement.

Un caillou de la chose ayant eu connaissance ,

Devint jaloux d'un sort aussi brillant.

D'égaler pour le moins celui du diamant ,

Il se flatta de l'espérance.

Apercevant un villageois , Il lui dit , affectant une voix amicale :

Tu suis , compère , je le vois ,

Le chemin de la capitale ; Fais- moi donc le plaisir de me prendre avec toi.

Ici pourquoi serais-je , moi , Exposé tous les jours à la pluie, à la boue ?

J'en suis confus , je te l'avoue ,

Depuis que notre diamant Jouit là-bas , dit-on , d'un^ crédit éclatant. D'une faveur aussi particulière

Je ne conçois pas le motif.

One de tems près de moi, dans un état cliétif , Jl croupit, et ce n'est, comme moi, qu'une pierre. 11 ne peut le nier , certe il est bien mon frère.

De grâce, à la ville prends-moi.

Qui peut savoir ? si j'ai l'avantage de plaire ,

Je pourrai peut-être , compère ,

Y trouver aussi mon emploi.

Sur son lourd chariot le villageois le place > Ensuite vers la ville il poursuit son chemin. Toujours allant le pas , ils arrivent enfin,

Et notre homme s'en débarrasse.

Au pinacle déjà se croyant élevé , Le caillou se flattait d'être égal à son frère ;

Il arriva tout le contraire ; Oui , certe , on remploya , mais ce fut au pavé.

■ ,ft ©Ottjo»,

Au petit Grégoire.

Je ne suis pas prophète , non ; Mais quand autour d'une bougie Je vois jouer un papillon , Presque toujours ma prophétie , Par malheur , se voit accomplie ; L'imprudent dans le tourbillon , Avec des souffrances cruelles , Finit par se brûler les ailes.

Cet objet de comparaison ,

Mon ami , doit t'offrir une utile leçon ; Elle peut être profitable A bien d'autres qu a des enfans.

Tu vas dire : est-ce là toute la fable ? attends , Ce n'est encor que l'avant- fable , La fable viendra dans son tems.

En attendant , d'une morale , Qui se rattache à mon sujet , Il faut bien que je te régale ;

Mais à tes yeux déjà je te vois inquiet.

J'y lus que tu craignais , à te parler sans feinte

Que mon discours ne fut un peu trop raccourci ;

oo;

Du contraire à présent je crois lire la crainte Qu'y faire, mon ami ? je l'appréhende aussi.

Je commence à prendre de l'âge ; En automne le tems, ( et vraiment c'est dommage ! )

Plus que jamais est pluvieux ,

Et lorsque l'homme devient vieux , Il aime plus le bavardage ;

Mais pour ne pas perdre des yeux Le sujet sur lequel j'ai dessein de l'instruire , Kcoute , mon enfant , ce que je vais te dire ; Profites-en , mon cher, si tu veux être heureux. J'ai souvent entendu traiter de bagatelle Une faute légère , et même l'on prétend

La justifier en disant :

C'est une espièglerie , une enfance réelle ; Mais cette espièglerie est le premier des pas ,

Qui nous emporte au précipice.

D'abord simple habitude, elle se change , hélas ! En une passion qui nous entraîne au vice,

Par un invincible penchant , Et dérobe l'empire à notre jugement.

De s'en trop lier à soi-même

Le péril est toujours extrême.

Pour te le faire mieux sentir ,

Permets-moi de te divertir

[ci d'une petite fable ; De ma plume elle-même elle s'en va jaillir , Pour le donner peut-être lin avis profitable,

Et c'est là mon premier désir.

Je ne me souviens pas près de quelle rivière , D'avides et grossiers bourreaux

Du liquide empire des eaux , Certains pêcheurs, avaient leur demeure ordinaire ; Mais Jà ? sous un bord escarpé ,

Justement dans leur voisina<>e , Un folâtre goujon , trop tôt émancipé , Avait choisi son ermitage.

Le petit drôle était des plus adroits ,

Très fin , et nullement timide.

Il aurait pu déjà citer quelques exploits. À braver l'hameçon il était intrépide, Ainsi qu'une toupie , il tournait à J'en tour , A travers les dangers sachant se faire jour.

Bien loin d'en prendre l'épouvante , Il mettait l'ennemi très souvent aux abois , Du métier l'entendant maudire quelquefois.

Pour prix d'une très longue attente ,

Comptant sur quelque bon poisson , i Quand le pêcheur avait lancé son hameçon ,

Du liège léger qui surnage Ce pêcheur épiait le moindre mouvement ,

Qui signalerait l'abordage

Tenté par le premier gourmand

Avide de mordre au fromage.

Au plus léger frémissement ,

De l'élément sa main rapide

Enlevait le petit crochet ,

Peut-être avec un gros brochet ;

Mais le trébuchet était vide ,

Dépouillé de l'appât perfide , Qu'avait lestement le goujon Escamoté de l'hameçon ; Enfin notre petit espiègle Semblait se jouer du pêcheur.

— Mon cher, il t'adviendra malheur, Si la prudence ne te règle , Vint lui dire un autre goujon , De toujours s'en tirer, c'est envahi qu'on espère ; Est-il pour toi dans la rivière Trop peu de place dis-moi donc , Et pourquoi de cette manière , Yas-tu , trop imprudent glouton , Tourner autour de cette amorce ?

Je crains qu'avec l'eau , mon garçon , Tu ne fasses bientôt divorce ; Plus on est près d'un hameçon , Plus on est proche du poêlon ; Mais la raison sur la sottise A-t-elle jamais quelque prise ?

Ce serait vouloir que du sou Un sourd vous fasse l'analyse.

— Ah , bah ! lui répond le goujon , Je n'ai pas la vue aussi basse ; Que nul souci ne t'embarrasse ; Grande est l'astuce du pécheur ; Mais nous avons aussi la notre.

Tiens , vois-tu cet appât trompeur Que vient de jeter l'enjôleur ? . . . Et ce second ? , . . encore un autre I . . .

Eh bien , regarde , sans façon Comment je vais du hon apôtre Echeniller chaque hameçon!

A ces mots , d'une ardeur extrême Il court. Du premier , du second Il exploite l'oblation , Mais l'espiègle est pris au troisième.

Il a beau se débattre , il pend à l'hameçon , Et reconnut trop tard que l'inexpérience Du péril doit toujours se tenir à distance.

r^t*is%it et V^înlU

Quand un talent n'est pas utile, Le monde aurait beau l'admirer, Pour moi , je le trouve futile.

Sans craindre de s'aventurer ,

Pour vendre sa toile à la foire ,

Partit un jour certain marchand.

La toile est très utile , ainsi l'on peut bien croire Qu'au marché le vendeur trouva plus d'un chaland,

De se plaindre il n'aurait eu garde , La presse allait au point de crier à la garde.

Jugez s'il faisait de l'argent !

Ce que voyant une araignée ?

De sa vogue elle est indignée >

Et l'envieuse alors prétend

Travailler aussi pour la vente ; Si bien même qu'elle se vante De faire sauter le marchand.

Elle veut pour capter l'attention publique Le long d'une croisée établir sa boutique. Bientôt le premier fil est par elle attaché , Au travail elle passe une nuit toute entière. Pour sûr sa marchandise, au gré de la commère , Allait par son tissu frapper tout le marché. L'ouvrage fait, la lîlandière Avec orgueil , et sans désemparer, Va s'installer dans sa boutique.

— Je n'attends que le jour , et je dois espérer , Pour le débit une faveur unique ,

Je veux à l'orgueilleux marchand Se dit- elle , souffler jusqu'au dernier chaland. Le jour paraît, mais quoi ! quel étrange mécompte ! Ne voilà-t-il pas qu'un bourru S'en vient sans scrupule et sans honte , Balayer la boutique avec son contenu.

Dans son dépit , furieuse, indignée, Voilà donc , dit notre araignée1 , Le salaire de mon travail ?

L'homme avec l'injustice aurait-il passe bail ? Lequel des deux tissus l'emportait en finesse, Celui du marchand, ou le mien ?

—Certes, m;» bonne , c'est le tien ,

Lui répond une abeille , il fait preuve d adresse,

Mais il n'es! ho,, à nen. Dis-moi, peut-il servir A présej \< i du froid, ou bien à se vêtir.

f^,c l^tffagc ois ci U (§Q <? rfnt i.

Si tous voulez toujours vous voir apprécier, Sachez bien avec qui vous devez vous lier.

Un villageois eut l'imprudence,

Du moins à ce que Ton prétend ,

De faire avec certain serpent

La plus étroite connaissance.

Le serpent est rusé , chacun de nous le sait , Et sur le villageois il prit un tel empire , Que par son ami seul notre rustaut jurait.

Scandalisés d'un tel délire ,

Et ses parens et ses amis De n'aller plus chez lui, tous, s'étaient bien promis. Donc, hors son cher serpent, il ne voyait personne. Tout affligé notre homme, un jour , leur demanda :

D'où vient donc que Ton m'abandonne ?

Par où méritè-je cela ?

En vous recevant mal , serait-ce que ma femme Aurait de votre part encouru quelque blâme ? Ou de mon pot-au-feu , de mes civilités

Ne seriez-vous pas dégoûtés ?

Dites-moi donc en quoi j'aurais pu vous déplaire. Non, lui répond d'abord Gros-Mathieu, son compère. De te voir nous serions toujours très enchantes ;

Jamais lu ne nous fis, mon cher, la moindre peine, Il n'est aucun de nous ici qui n'en convienne;

Mais juges-en , le beau plaisir , ma foi ! D'avoir toujours à craindre , étant assis ckez toi , Qu'en traître, ton ami de son horrible armure A quelqu'un d'entre nous ne fasse une piqûre.

Des glands d'un chêne centenaire

Un porc venait de se gorger , Et de satiété ne pouvant plus bouger ,

11 tombe , s'endort et digère.

A peine eut-il rouvert les yeux , Que de l'arbre il se met à fouiller la racine.

Lors un corbeau judicieux

Lui dit , d'une branche voisine :

Mais à cet arbre tu fais tort ;

En le travaillant de la sorte , Tu seras cause de sa mort.

— Eh bien , qu'il meure, que m'importe ? De ses jours quelle est donc la grande utilité? Va, s'il n'existait pas de chêne, Je t'assure , qu'en vérité , Je o en maigrirais pas de peine.

N'en déplaise à ta charité , Les. chines fort peu m'intéressent,

Je n'aime que les glands, ce sont eux qui m'engraissent, — Vit- on jamais , dit le chêne à l'instant ,

Une ingratitude plus noire ? En haut si tu pouvais soulever la mâchoire ,

Tu verrais que c'est moi qui fais naître le gland.

Ainsi procède l'ignorance ; On l'entend déclamer contre les bons écrits ,

Les lumières et la science ; L'ingrate ne sent pas qu elle en goûte les fruits.

Hi §§oue$e <t tlg&ctfU

Une mouche , au printems, à l'aide de Zéphyre,

Sur une Heur se balançait \ Une abeille près d'elle à l'instant butinait. La mouche fièrement alors se met à dire : Comment à ce travail peux-tu donc résister? Du matin jusqu'au soir pourquoi te tourmenter?

Je n'en vois pas le grand mérite* Si j'étais à ta place un jour uniquement >

De ma santé je serais quitte.

Ah , que mon sort est différent ï

Noce , festin , bal et visite ,

Voilà , ma chère , mes soucis ;

N'est-ce pas être en paradis ?

Soit dît sans me vanter, j'ai, de plus, mes entrées

Chez tous les riches et les grands.

Que de choses , quand je m'y rends , A mes goûts y sont préparées !

Célèbre-t-on en quelque endroit.

Soit un hymen , soit une fête , Je fais aussitôt ma toilette , Et la première Ton m'y voit.

Là , sur des plats de porcelaine Je savoure des mets exquis , Qui ne m'ont coûté nulle peine.

Dans des cristaux brillans , polis , A mon choix , à mou gré , je goûte Le fumet frais et savoureux Des vins les plus délicieux , Et plus doux que ton miel sans doute.

J'ai les prémices, au dessert, Des bonbons et des confitures , Et si je quitte mon couvert , C'est pour de douces aventures ; Le beau sexe alors a son tour.

Je vais faire ma cour aux belles , Et voltigeant à lentour d'elles, Rival fortuné de l'Amour , Avec chacune je me joue.

Sur les lys d'un beau COU jt vais me reposer, Puis , de là savourer les roses d'une joue ; Il n'est m doux-larcin cpne je ne puisse oser*

1 /abeille répond : oui , ma chère , Tout ce que tu dis mVsi connu, Cepend inl il m'est parvenu

Qu'à personne tu ne sais plaire.

Si tu parais dans un repas ,

Aussitôt on te fait la moue , Et de chaque maison j ( tu ne t'en vantes pas , ) Bien souvent Ton te chasse , et chacun t'y bafoue.

—Eh bien, le grand mal à cela !

On me chasse, dis-tu , cela pourrait bien être ;

Si je sors par une fenêtre , Par une autre aussitôt je rentre , et me voilà.

iL <t SJjy^ t xx n t e r*

Les eaux avaient miné d'un moulin la chaussée. Le mal aurait été peu de chose d'abord , Si pour le réparer on eût fait quelque effort.

Personne n'en eut la pensée.

Le meunier n'en prit nul souci.

À quel propos, dit-il? qu'arriva-t-il aussi? C'est que de jour en jour , afeaplustd'abondance , Au travers de la digue , on vit s'écouler l'eau , Qui bientôt offre aux yeux la chute d'un ruisseau. — Meunier , il en est tems , fais vite diligence , Le cas presse, au plus tôt recours à la prudence. — A h, -bah! dit le meunier, sachez que j'y vois clair; Le danger est bien loin, rien n'est encore à craindre;

Me faut- il les eaux de la mer ?

Je ne sais pas toujours me plaindre ?

Et pour ma vie , hélas ! j'en aurai bieu assez.

Trop de soucis sont déplacés.

Sur la foi des traités pendant qu'il s'en repose , L'eau finit par couler enfin comme un torrent ,

Et , pour l'achever , il apprend

Bientôt encore une autre chose ; La meule ne va plus , adieu donc le moulin. Notre meunier alors s'écrie et se désole , A la besogne , vite , il veut mettre la main , Et pour arrêter l'eau, l'on va, l'on court , on vole.

Dans le moment il aperçoit

Que sans scrupule sa volaille

Vers la rivière accourt et boit.

Furieux , il lui crie : impudente canaille , A me frustrer ainsi du reste de mon eau ,

Dans l'instant je vais vous apprendre ! Sans vous autres déjà je ne sais où la prendre. Il dit , et sans pitié leur jette un soliveau ; Mais l'imprudent , encor dupe de sa colère , Sans poules et sans eau regagna sa chaumière.

C'est ainsi que j'ai vu souvent plus d'un seigneur , ( Et pour présent aussi je leur lis cette fable , ) Dissiper des milliers pour rien et sans pudeur , Tout prêts à chamailler sur un gain misérable.

Malheur à celui de leurs gens , Qui voulût profiter d'un seul bout de chandelle !

A\(( des soins aussi prudens Est-il donc étonnant qu'une maison chancelle.

f§< H^itjttt et fggncdu. (*)

Couché sous un vieux tronc , contre le monde entier

Un serpent exhalait sa rage.

La rage est son instinct , et sans se défier ,

Un agneau dans son voisinage

Etait sautant et folâtrant.

Il ne se croyait pas aussi près d'un serpent.

Celui-ci y se glissant en traître ,

De son dard perce l'innocent.

Le poison dans le sang du pauvre agneau pénètre , Le sang bientôt s'enflamme, et l'agneau malheureux Voit pâlir par degrés la lumière des cieux. Alors il dit , d'une voix affaiblie :

Hélas ! que t'avais-je donc fait ?

— Rien encore , pourtant qui sait T

Répond le serpent en furie , Peut-être es-tu venu , coquin , pour m'étrangler , Et par prudence , moi , j'ai voulu t'immoler. —Hélas! non, répondit l'innocente victime , Qui vit en expirant se réjouir le crime.

De l'amour et de l'amitié Quand on ne connait pas le sentiment sublime , Quand la haîne envers tous nous ronge et nous anime, Nous ne voyons partout que de l'inimitié.

( * ) L'original porte : la Brebis*

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-^ c s ^ h c ï» r c s ©g a u page s.

Dans un antre , l'hiver , un jour certain berger Rencontre des chèvres sauvages ;

Aux dieux qui paraissaient vouloir l'avantager 11 prodigue les témoignages Du coeur le plus reconnaissant , La larme à l'œil , en se disant :

Un trésor maintenant me serait inutile ;

Je vais voir mon troupeau par elles se doubler, De mes soins je veux les combler.

De les apprivoiser la chose est très facile ,

Pour tout cela je veux prendre sur mon sommei Et même sur ma nourriture;

Comme un seigneur ici je vais faire figure.

Pourquoi mon sort au sien ne serait-il pareil ? Un troupeau dans un pâturage Est certainement au berger Ce qu'au seigneur est un village.

Je dirai donc, pour abréger, Que de ses chèvres le bon-homme Tire parti, mais Dieu sait comme !

De beurre ij fait provision ,

E I de Fromage la maison

vc régale, grâces aux chèvres ,

(/(•Loi à se lécher les lè\ res.

Parfois même de leur toison 11 vous les dépouille sans grâce 5 Mais aussi pour les bien nourrir , Il n'est vraiment rien qu'il ne fasse.

Or j pour l'hiver , à les fournir On trouvait de quoi dans la grange.

Voilà donc qu'aux dépens de ses propres brebis ,

Qui se voyaient sevrer d'une manière étrange, Des hôtes qu'il avait admis

Le berger fait l'objet de sa sollicitude.

Il les choie y il les flatte , il est aux petits soins ? Tous les jours se fait une étude

D'aller les visiter , et cent fois pour le moins.

A les apprivoiser de son mieux il s'attache. A ses brebis , (dont bien leur fâche ,) L'ami rognait la portion ?

Mais d'elles pour l'instant il n'est pas question ;

D'ailleurs avec les siens aisément on s'arrange ,

Et qu'importe?après tout, un peu moins si l'on mange. 11 leur jetait un peu de foin ; Si l'on en voulait davantage , Pour ajouter à leur partage ,

Un horion alors les renvoyait bien loin ;

Après , on n'était plus tenté de reparaître. Mais voici ce qu'il arriva :

Quand le printems vint à renaître , Les chèvres qui s'ennuyaient là, Et qui loin des rochers trouvèrent Que la vie était un tourment , Dans les montagnes décampèrent.

L'imprudent berger cependant A l'état le plus pitoyable Vit alors son troupeau réduit.

Une famine déplorable L'avait presque en entier détruit.

Au printems , ce berger promena sa besace ;

Quoique l'hiver il crût voir la fortune en face.

Bergers , je n'ajoute qu'un mot :

Au lieu d'engraisser des sauvages , Nourrissez vos brebis, vous serez bien plus sages, Et l'aisance dès-lors deviendra votre lot.

SSa

Un balai dégoûtant et de mauvaise mine

Tout-à-coup devint en faveur ; Lui qui jusqu'à-présent balayait la cuisine , Est pourvu de l'insigne honneur D'épousseter les vêtemens du maître.

Tous les valets étaient ivres , peut-être ; Et voilà le balai , de tant de gloire enflé, Qui vous bat les habits , comme on battrait du blé

Il ne ménageait pas ses peines , El pourtant elles furent vaines ; Car il était mal- propre , el plus il les battait ,

Plus chaque babil se salissait.

On voit causer même dommage Quand d'autrui l'ignorant veut corriger l'ouvrage.

fg« JggicÇarb et U gocic.

Un poëte indigne de sa longue indigence ,

Et voulant accuser , dit-on , D'un richard , son voisin > l'excessive opulence, De Jupin eut recours à la protection.

Pour faire droit à la requête ,

Jupin mande à son tribunal

Et le richard et le poëte.

Leur toilette annonçait un sort bien inégal ; L'un à-peine couvert , et de maigre figure , Excitait la pitié , rien que par sa chaussure ; Mais le second 7 tout vêtu de brocard

Rebondi , frais et gras â-lard , Etalait de l'orgueil toute la bouffissure.

— Arbitre souverain des cieux , Dit le poëte , ô toi , qui lances le tonnerre , Toi , dont un seul regard ferait trembler la terre , Quel crime m'a rendu si coupable à tes yeux ? Aux coups de la fortune incessamment en butte, D'où vient donc permets-tu qu'elle me persécute ? Depuis que je suis né , je n'ai ni feu , ni lieux ,

Toujours en proie à la misère ,

C'est dans l'imagination

Que consistent les biens d'un des fils d'Apollon. Sans esprit, sans talens , mon rival, au contraire, Du culte qu'on te doit usurpant les honneurs , Voit ramper à ses pieds un tas d'adorateurs; Libre de tout travail , la fortune l'engraisse

Dans le luxe et dans la mollesse.

— Et toi, comptes- tu donc pour rien , Répondit Jupiter , les doux sens de ta lyre , Et ces dons de l'esprit qu'en toi le monde admire ?

Peut-il être un plus heureux bien ?

Aux siècles reculés ils porteront ta gloire, Tandis que du richard et des siens la mémoire

Sera perdue à tout-jamais.

De la gloire toi-même as choisi les attraits. Au rival dont l'état te paraît si prospère ,

Je n'accordai, tu le vois bien,

Au lieu d'un sort comme le tien ,

Qu'une fortune viagère.

Ah! s'il avait l'esprit de sentir son néant , Et de prévoir le but auquel tu peux atteindre,

Sois bien sûr que, dès cet instant , De son sort, plus que loi, tu le verrais se plaindre.

<§*£ *$ §i| o $ $ x <\ no fi.

Au retour du printems , certain oiseleur prit Nombre de rossignols , et vous les mit en cage. Pour charmer leur ennui > leur douleur , leur dépit Chacun d'eux fit bientôt entendre son ramage. Ils auraient préféré , s'ils avaient eu le choix ,

Aller s'amuser dans les bois.

On a beau se targuer de sa philosophie , En prison de chanter on n'a guère l'envie ;

Mais , qu'y faire ? le mieux Est de s'exécuter alors de bonne grâce.

Un seul parmi ces malheureux

Souffrait le plus de sa disgrâce; De sa chère compagne il était séparé ',

Et partant , de son esclavage Plus qu'un autre ii devait être désespéré.

Souvent à travers le grillage ,

Qui l'emprisonnait dans sa cage , Ses humides regards.se perdaient dans les champs. Le jour , la nuit étaient témoins de ses tourmens ;

Cependant , reprenant courage ,

— A rien , se dit-il , la douleur ,

Quoiqu'on en ait , ne remédie j L'insensé seulement peut pleurer son malheur ;

Mais à s'en affranchir la raison s'étudie ,

Et je puis , à ce qu'il paraît , En secouer le joug. Avec raison j'augure

Qu'en nous prenant dans un filet , De nous on ne veut pas faire sa nourriture. Au chant , je Je vois bien , notre maître est porte ,

Par le mien si je puis lui plaire ,

Il pourrait aisément se faire

Que j'obtinsse ma liberté. — 11 se met à chauler. A son lever l'Aurore Entend de son gosier les sons mélodieux , Et quand Phœbus descend de la voûte des cieux , Avec ravissemeut on les entend encore.

Hélas ! de son calcul quel fut le résultat ?

C'est qu'il empira son état ; Car aux mauvais chanteurs depuis longtems le maître S'était hâté d'ouvrir la cage et la fenêtre ,

Pour leur donner la clef des champs ; Mais plus le rossignol à varier ses chants , Harmonieux et doux, mit de sollicitude, Plus à river ses fers on employa d'étude.

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