‹ Fables de m. J. KrylofChapitre 4 sur 21 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Au point du jour , un timide tarin ,

Se plaisant dans Ja solitude , Gazouillait àpart-soi sans vue et sans étude. De se faire admirer il n'avait nul dessein. D'ailleurs à quel propos ? C'était donc fantaisie ;

De clianter il avait envie.

Rival de la reine des airs > Voilà que sur la nuit remportant la victoire ,

Phoebus tout rayonnant de gloire , Avec le jour rendant la vie à l'univers , Majestueusement , du sein brillant des mers S'élève.

Le choeur des rossignols fait retentir les bois. Tout chaule le retour de l'astre qui se lève. Le tarin seul n'a plus de voix.

Et toi , l'ami , dit avec ironie Un hérisson , Pourquoi donc, dis moi, je te prie , Ne fais-tu résonner ici le moindre son ?

— S'il faut t'en dire la raison, C'est, répond le tarin , d'une voix attendrie, Qu'il faut , pour célébrer Phœbus , Du talent et de l'harmonie ; Mais la nature , hélas î m'en a fait le refus. Ah! si j'avais, pour oser y prétendre, La lyre de Pindare, alors de ses acceus La douce mélodie eût enivré les sens , Et j'aurais mis ma gloire à chanter . . . Alexandre!

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Vers l'Océan prenant l'essor , Un jour , le roitelet proclame Qu'il va mettre la nier en flamme.

Le projet était un peu fort.

Partout le hruil m court ; une terreur commune

Frappe , dan^ ce péril affreux ,

La capitale de Neptune.

A ce spectacle désastreux En foule les oiseaux arrivent.

On vit même accourir les animaux qui vivent Dans le fond des forêts , et tous très curieux De voir la mer brûler et l'ardeur de ses feux. Maint parasite ichthyophage ^ Tout des premiers , ajoute-t- on , Etait accouru sur la plage , Pour se délecter de poisson , Dont la veille d'une audience, Le plus intelligent plaideur Pût régaler son défenseur. On se presse ; chacun attend dans le silence , L'oeil fixé sur la mer , ce spectacle nouveau ; Jamais on n'en aurait contemplé de plus beau ; Aux applaudissemens on s'apprête d'avance. /

— Elle va frissonner , Entendait-on par fois en tapinois se dire ;

— Elle va bouillonner ,

Soufflait encore un autre , et déjà l'on admire;

Mais il n'en était rien , hélas !

La mer ne brûlait pas.

Elle bout , du moins , je J'espère ,

Disait un autre à son confrère î . . . . L'Océan n'offre pas le plus léger bouillon,

Avec humeur , lui répond-on.

Quelle fut donc la fin de tout cet étalage ? Le roitelet honteux retourna chez les siens }

Il avait fait bien du tapage , Comme souvent on en fait pour des riens.

A quoi se borna son ouvrage ?

Notre fanfaron battit l'air , Mais il ne brûla pas la mer.

A nul ici sans vouloir nuire , De ce récit on peut induire Qu'avant d'exalter ses projets , Il faut attendre le succès.

Des races d'animaux divers , Dont aujourd'hui la terre est si féconde ,

Quand Jupin peupla l'univers , L'Ane, tout comme un autre, eut place dans ce monde;

Mais soit dessein prémédité ,

Soit affaires , ou soit paresse ,

Jupin par une maladresse

Compromit sa divinité ,

Car l'âne jaillit de son moule ,

Aussi petit qu'un écureuil ;

Et par conséquent son orgueil

Se* voyait perdu dans la foule.

Le pauvre hère soupçonnant Que le sort des petits est parfois qu'on les foule ,

Eût bien voulu trancher du grand J

Et le moyen avec sa taille !

Personne ne veut qu'on 3e raille.

Dans le cercle des animaux

Sans honte il n'eût osé paraître ; Mais il ne craignit pas d'importuner son maître. La vanité souvent gît aussi chez les sots ; De sa taille il ne put supporter les défauts. O Jupiter , dit-il , qui pourrait , sans murmure

Souffrir l'humiliation ?

Le tigre , l'éléphant , le taureau , le lion Sont , grâce à toi , l'honneur de la nature.

Tous les hommages sont pour eux.

Il n'est bruit que d'eux seuls, et d'exalter leur gloire,

( J'en suis témoin , tu peux m'en croire ) Du petit jusqu'au grand tout se montre soigneux. Aux ânes pourquoi donc , en faisant le partage ,

Témoignas-tu tant de rigueur ?

Ont-ils eu le moindre avantage , Et se dit-il jamais un mot en leur honneur ? Si du veau seulement j'eusse obtenu la taille, Des tigres , des lions le sot orgueil , sous peu , S'ils prétendaient encor me traiter en canaille 7

Auprès de moi verrait beau jeu , Et je ferais parler de l'âne dans le monde.

Le sot , de son chagrin amer

Et de sa piteuse faconde ,

Ennuya si bien Jupiter , Qu'il voulut à la fin accorder sa requête. Dès lors l'âne devint une très grande bête. De plus , gratifié de la plus rauque voix ,

Notre Hercule , aux longues oreilles ,

Se plaisait à porter la terreur dans les bois. De l'âne on s'attendait à de grandes merveilles ;

Quel est , dit-on cet animal ?

De quelle espèce est-il ? il nous sera fatal ; L'un redoute ses dents , l'autre compte ses cornes , Sur Y&ne les discours enfin n'ont pas de bornes.

Par quoi finit cette rumeur ?

Du fat en moins d'un an Ton connut la valeur, La sottise de l'âne est passée en proverbe , Et sur l'âne au marché l'on va vendre son herbe.

Du rang qu'importe 2a hauteur ?

Peut- ou être élevé même par la noblesse. Si dans nos sentimens ou ne voit que bassesse.

Les lumières | dit-on, sont-elles bien utiles ? A démontrer que non , mes soins seraient stériles ; Mais ne donnons-nous pas souvent ce nom pompeux Aux charmes corrupteurs d'un luxe dangereux ? Or, la corruption n'est pas de la science,

Et la croûte de l'ignorance

Que vous voulez anéantir , IN'e saurait s'enlever sans beaucoup de prudence ; Avec elle craignez aux hommes de ravir

La force de leur caractère ;

Dans leurs cœurs d'étouffer le germe salutaire

De toute bonne qualité; D'attenter de leurs mœurs à la simplicité , Et pour les vains dehors d'un éclat illusoire , De pervertir en eux ce qui faisait leur gloire. D'un style sérieux sur cette vérité

On pourrait faire un beau traité ;

Mais la gravité doctorale JN'est pas donnée à tous , en prêchant la morale. Moi donc?, par un récit plaisant et sérieux ,

Je veux du moins , par une fable

Tâcher de rendre à tous les yeux

Cette vérité bien palpable.

Un bonhomme de villageois , Comme il en est partout , trouve un ducat à terre; Mais il était malpropre et souillé de poussière.

De gros-sous toutefois On offre au paysan une poignée entière,

Pour Féchange de ce ducat. ' Patience , dit-il , j'en aurai bien le double.

Je veux lui donner de l'éclat.

Il en vaudra bien plus , quand il sera moins trouble. Et sous peu, je l'espère , on va se l'arracher. De le vendre au plus cher on ne peut m'empêcher.

Notre homme aussitôt prend du sable ,

Et de la craie et du gravier ,

Pile une brique en son mortier ,

Et le voilà , d'un air capable , De travailler au mieux se mettant en état.

D'abord dans sa poudre de brique A polir son ducat De tout le poids du corps notre rustaut s'applique , Puis il en vient au sable, et puis clans le gravier Le ducat crie et fait transpirer l'ouvrier. Au gré du paysan enfin la pièce brille, Elle avait tout le jeu d'un charbon embrasé ,

D'un vif éclat elle pétille ; Mais le pauvre ducat était si bien usé Qu'il perdit de son prix , grâce à notre imbécille.

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H<< i^ijéc

A la honte jadis des peuples de la terre ,

On en vit un , dit-on , que l'endurcissement ,

L'impiété, l'aveuglement

Rendirent assez téméraire

Pour oser, bravant leur colère ,

iSe soulever contre les dieux.

De ce peuple irréligieux

Mille bandes audacieuses , De la rébellion arborant le drapeau , Elèvent vers le ciel leurs voix séditieuses, Et d'une guerre impie ail umanl le flambeau, Les insensés déjà von! ouvrir la campagne ; L'aie, les flèches, la (ronde en leurs par jures mains Doivent favoriser leurs criminels desseins ,

Et la séduction, vigilante compagne

D'instigateurs présomptueux , Va partout de la foule attisant la furie. Leurs cris osent taxer tout le conseil des cieux

Et de rigueur et de folie.

Il faut, disent-ils , que les dieux Soient livrés au sommeil , ou bien c'est l'inertie Qui gouverne le monde 3 et sans plus de façons , De les morigéner l'époque est arrivée.

Est-il donc mal-aisé j de la hauteur des monts , De lapider les dieux ? Et la route trouvée , De nos flèches l'Olympe est aussitôt criblée

De cet horrible excès d'audace ,

De blasphèmes et de menace ,

Tout l'Olympe même troublé

De Jupiter , avec instance ,

Pour prévenir quelque malheur,

Invoque la toute-puissance

Contre l'esprit conspirateur; Et le conseil des dieux , à cet affreux spectacle , Fut d'avis qu'il faudrait , pour confondre l'erreur,

La réduire par la terreur , En faisant éclater quelque faible miracle , Dont l'orgueil des pervers pût être châtié , Par exemple, un déluge, un tremblement de terre, Qui serait précédé des éclats du tonnerre , Ou de pierres enfin , sans la moindre pitié >

En faisant pleuvoir une grêle.

Attendons,— froidement dit le maître des Dieux , S'ils s'obstinent , le mal retombera sur eux ;

Mais voilà que , lancé par la foule rebelle , De flèches un nuage , obscurcissant les airs , Précède avec fracas un nuage de pierres , Qui retombant sur eux, porte à ces réfractaires La terreur et la mort sous mille aspects divçrs.

De l'irréligion les suites sont amères ! Peuples de l'univers , craignez l'impiété

De vos prétendus philosophes !

Gardez-vous d'insulter à la divinité.

Leur esprit , ennemi de toute vérité,

Aux plus funestes catastrophes

Ne pourrait que vous exposer ; Oui , tous les traits qu'au ciel lancent les téméraires

Deviendront autant de tonnerres ,

Dont ils se verront écraser.

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