XV III
Heureux est le mortel qui peut de ses travaux , Dans un rang élevé , parcourir la carrière ; Il puise dans les yeux attentifs de la terre Une force nouvelle et des succès nouveaux ; Mais que de droits aussi n'a-t-il pas à l'estime , Celui qui dérobant le zèle qui l'anime
Dans une noble obscurité , Se consacre à l'étude avec activité !
Sur le prestige de la gloire Ne fonde pas ses solides travaux , N'attend pas des honneurs l'aiguillon illusoire,
Pour sacrifier son repos ; Et qui , sans intérêt , dans sa pensée unique Embrasse avec ardeur Futilité publique ! D'un apologue ici j'en ferai l'à-propos.
Un aigle voyant une abeille S'agiter autour d'une fleur , Pauvrette, lui dit-il , avec un ton moqueur, De ton travail on s'émerveille Et pourtant lu me fais pitié.
De vos rayons de miel le mol échallaudagc , En un été par vous à peine écliiié ,
N'est-il pas le pénible ouvrage
D'un tas de martyrs comme toi 7
De milliers et milliers d'abeilles?
Néanmoins toutes vos merveilles
De qui , ma bonne , dis-le moi y
Deviendront-elles le partage?
Soyons ici de bonne foi :
A vos rares travaux qui viendra rendre hommage ? Oui 3 je l'avoue , il faut qu'on ait bien du courage
Pour se sacrifier en vain ; Pour que toute la vie à travailler s'écoule ,. Quand de son dévoûment on est sûr que la un C'est de mourir obscur, confondu dans la foule. Que de ton sort le mien , ma bonne 3 est différent ! Quand .avec bruit porté sur les ailes du vent ,
Je m'élève au sein des nuages , Dans la vaste contrée où naissent les orages ,
J'envahis l'empire des airs ;
Partout la terreur me précède , Et tout oiseau craindrait de se donner les airs De voler près de moi. Tout fuit et tout me cède. A pas précipités désertant le coteau , Le berger court veiller auprès de son troupeau ;
Même le daim, pour éviter ma vue, Cache sa jalousie au fond de sa foret. — Honneur à toi ! gloire te soit rendue , Lui répondit l'abeille avec respect ;
A l'abri du destin contraire , Que le maître des dieux te soit toujours prospère f
C'est vraiment mon plus doux souhait ; Mais moi f le bien commun , voilà ma destinée ,
C'est pour y travailler que toute abeille est née. Mou miel dans les rayons ne se distingue en rien ; Mais j'aime d'y savoir une goutte du mien.
%c |§ rocljcf et U gvijaL
C'est une bien fâcheuse chose
Que l'étrange métamorphose D'un cordonnier qui veut trancher du pâtissier , Ou bien quand celui-ci veut être cordonnier ;
Le moyen alors , je vous prie ,
Que tout n'aille pas à rebours ;
De plus on remarque toujours
Qu'à la ridicule manie
De vouloir parfois s'ingérer
D'un métier qui n'est pas le nôtre ,
On joint le tort de s'y montrer
Plus opiniâtre qu'un autre.
Un sot en pareil cas aime mieux tout brouiller, Au risque sans pitié de se faire railler ,
Plu lui, que d'avoir Ja /di blesse De consulter d'autrui l'esprit et la sagesse.
Certain brochet, un jour, voulut changer d'état ,
Et tâter du métier de chat.
Je ne sais si la fantaisie
Fut en lui l'œuvre du démon
Qui fait naître la jalousie , Ou si ce fut le dégoût du poisson ; Le fait est qu'il alla solliciter la grâce ,
Auprès de Rominagrobis ,.
De vouloir bien le mener à la chasse , Pour l'aider , lui dit-il , à gober les souris. — Mais sais-tu bien à quoi tu t'exposes , compère?
Prends-garde de te fourvoyer ,
Entends-tu rien à notre affaire ?
On dit avec raison que chacun son métier,
Les vaches seront bien gardées.
— Je comprends bien ce que tu dis , Lui répond le brochet , et d'après tes idées , Il semble que jamais je n'ai vu de souris. Sans me vanter, j'ai pris même plus d'une perche.
Allons , à la faveur du sort
Qui se refuse a toujours tort ; Et les voilà tous deux à la recherche. Le chat ? après s'être gorgé , De son confrère va demander des nouvelles , Il le trouve mourant ; les rats avaient rongé La moitié de sa queue. A ses douleurs mortelles Il allait succomber ; son compère voyant
Qu'il n'entendait rien à la chasse ,
Voulut le remettre à sa place ,
Et le traîna dans son étang.
Le maladroit avait mérité sa disgrâce.
Quand un brochet est bien appris, Il ne s'avise pas de chasser aux souris.
Adieu, l'ami , dit un jour certain loup Au coucou son voisin , je veux sortir de peine. D'être tranquille ici mon espérance est vaine , Et Jes gens et les chiens y sont comme partout. Chacun a sa marotte , et la paix est la mienne;
Avec des êtres si médians Le moyen de l'avoir ! fussiez- vous même un ange ,
Il faut bien en venir aux dents.
— Très obligé de la louange.
Voisin , vas-tu bien loin ? quel est l'heureux pays,
Dit la volatile maligne ,
Dans lequel ton humeur bénigne
Croit ne trouver que des amis î — Dans les forêts de l'heureuse Arcadie
Je me rends tout directement.
Soit dit ici sans flatterie , Voilà ce qui s'appelle un pays ! on prétend Que jamais de la guerre on n'y vit les ravages , Ainsi que des agneaux les hommes y sont doux ; Les fleuves, de lait seul y baignent leurs rivages, Enfin c'est l'Age d'or. Autrement que chez vous On y vit , mon voisin ; ce sont autant de frères. Les chiens, même dit-on, y craindraient d'aboyer,
Loin de mordre ou de guerroyer.
Contre eux les lois sont très sévères.
Conviens que l'on pourrait trouver Mille douceurs , rien qu'à rêver La paix dans l'heureuse Arcadie.
Adieu , voisin , et pour la vie.
Sans rancune en ton souvenir Conserve-moi , je t'en supplie.
Ah ! que je vais bien m'établir ï C'est là que mon cœur va jouir
Des douceurs du repos , de la paix , de l'aisance !
Ce n'est pas comme ici qu'il faut pendant le jour User de grande vigilance ;
Et la nuit, gare encore à quelque mauvais tour! Il n'est ici que malveillance.
— Bon voyage donc , mon voisin , Puisse la fortune te rire !
Mais à-propos , l'ami , revien ;
Je n'ai que deux mots à te dire :
Et ton humeur, dis- moi , tes dents
Sont-elles aussi du voyage ?
Ah ! lui répond le loup , quel mauvais hadinage ! Les emporter aussi sans doute je prétends.
— Soit ; je n'en dis pas davantage; . Mais , mon ami , gare à ta peau !
Souviens-toi de moi , beau museau.
^Contre le genre humain les mauvais caractères
Sont les plus prompts à déclamer, Et même envers les bons ces juges si sévères
S'exposent les premiers à se faire assommer. Tel , ainsi qu'un Caton , fie concorde raisonne , Qui ne peut vivre avec personne.
Jge ffiffarjcois et son gpafcf.
Tombons-nous dans quelque danger , Notre orgueil se rabaisse aux plus humbles prières
Envers qui peut nous dégager ; Mais lorsque les secours ne sont plus nécessaires , JXotre libérateur souvent s'en trouve mal ;
Alors autrement on en use ,
Et même d'un tort idéal
C'est beaucoup si l'on ne l'accuse.
Un bon vieux paysan , suivi de son valet ,
De ses prés , un jour , au village
Vers la brune s'en retournait*.
11 passe par un bois touffu, sombre et sauvage , Kl tout-à-coup ii fait la rencontre d'un ours. Avant qu'il eût le tems de crier au secours , L'animal le renverse , et le tourne et le foule ,
En tous sens enfin il le roule , Cherchant par quel endroit il pourrait l'entamer. Le vieillard | dont la peur ne saurait s'exprimer,
Croit <ju" c'en 681 fail de sa vie ;
Au valet pourtant il s'écrie :
Mon cher Lucas , mon bon Lucas , Au secours ! défends-moi , ne m'abandonne pas !
Sa prière ne fut pas vaine ; De sa hache à l'instant le valet se saisit , Et d'un bras vigoureux , ce nouveau fils d'Alcmène,
Au monstre qui mugit D'un coup bien asséné fracasse la cervelle y
Et ne bornant pas là son zèle , D'une fourche de fer il lui perce le flanc : L'ours abasourdi tombe , et baigné dans son sang ,
Rugit, se débat, puis expire.
Sauvé d'un danger si pressant ,
Le villageois enfin respire ,
Se relève , mais en grondant Le bon Lucas : — Ah ! quelle maladresse I
Vante-toi bien de ta prouesse , Dit-il. — De grâce , alors, reprend Lucas ? Qu'ai- je donc fait ? — Qu'as-tu fait , imbécille ! Avec ta fourche , sot , quoi ? ne le vois-tu pas ? A gâter la fourrure, ah ! tu fus bien habile !
Avec soin empaillés dans plusieurs chariots ? A la ville un marchand allait vendre ses pots.
À la hauteur d'un mont qu il avait à descendre , 11 arrête , voulant guider chaque cheval ,
Qui tour-à-tour devait attendre.
Le premier donc descend ; le prudent animal
De sa croupe étayant sa charge ,
Le chariot de nul côté
Ne pouvait décliner au large.
On eût dit qu'il e'tait porté ; Tant à le préserver on prenait de mesure ;
Mais d'en haut un jeune cheval , Qui de son compagnon suivait des yeux l'allure ,
Trouvait qu'il s'en tirait fort mal.
A chaque pas nouvelle injure. — Bravo ! de te vanter on avait hien raisou ;
Ah î c'est vraiment une merveille !
Allons , courage, Phaéton ; Vit-on jamais une buse pareille !
C'est travailler , cela , de la bonne façon ! Ainsi qu'une écrevisse il remplit sa besogne ;
Peut-on aller plus de travers !
Pas une pierre qu'il n'y cogne !
Encore un choc !... . les pots vont tous être à l'envers !
Allons donc , de la hardiesse !
A droite ! à droite ! quel butor !
C'est un âne ! il bronche sans cesse !
S'il allait en montant , encor ;
Mais il est aisé de descendre ;
Passe du moins s'il faisait nuit ; Mais en plein jour et quand Je soleil luit ; A le voir , d'enrager je ne puis me défendre !
Eh î que ne portes-tu plutôt ,
Si tu n'en sais pas davantage ,
Des sacs au moulin , pauvre sot ?
Bien autrement je. vais trémousser le bagage.
Regarde-moi , tu vas Je voir rouler ; On n'aura pas besoin , sois sûr, de m'épauler. Il dit , et recueillant tout ce qu'il a de force ,
Le cou tendu , la tête en bas , A mouvoir son fardeau notre héros s'efforce ; Il tire, il tire.... il va ; mais par malheur, hélas !
A peine était-il sur la pente > Que la charge aussitôt, lui froissant les jarrets , Toujours en déclinant , glisse sur la descente. Le cheval s'effarouche , et tirant à pleins traits , Emporté par sa fougue et bouillant de colère , A droite, à gauche il court, heurtant à chaque pierre;
Enfin de cahots en cahots , Il tombe en un canal , puis adieu tous les pots.
Que de censeurs ont la même faiblesse !
Tout dans autrui leur parait maladresse.
Feraient-ils mieux ? oh non , assurément ; Vous les verrez le plus souvent, S'ils mettent la main à l'ouvrage , Ne faire que du bousillage.
|s^a ©gottfc a (^ptmothcc.
— Eh bien, voisin, mange donc, je t'en prie !
— C'est que, d'honneur, je n'en puis plus.
— Allons, mange toujours, point de cérémonie. D'une assiettée encor feras-tu le refus?
— Mais j'en ai mangé trois.— Ah bah ! quelle folie ! Tu vas compter, je crois ; on mange et tout est dit,
IJ ne s'agit que d'appétit ,
Après cela , grand bien te fasse ! Il n'en faut pas laisser ; cette soupe est des dieux ! C'est cuit à point cela ! quelle graisse ! quels yeux !
On dirait que sur la surface Nage d'un ambre jaune un coulis odorant. Encor de ce sterled , d'honneur, c'est excellent !
Ilien qu'une seule cuillerée?
Ma femme , fais donc les honneurs ; Tu restes aussi là comme une mijaurée ! —
C'était en ces termes flatteurs Que l'ami Timothée un jour faisait à table A son voisin Thomas l'éloge fastueux ,
Ou plutôt très fastidieux , D'une soupe au poisson, peut-être détestable. 11 ne lui donnait pas le tenta de respirer , F.t le voisin Thomas suait à ^vo. uttes ,
De tant de portions craignant de s'empiffrer;
Pour complaire au voisin il les avalait toutes , Et quoique le cœur lui bondît ,
De sa dernière assiette enfin il se défit.
J'aime ça , mon voisin , s'écria Timotliée ; Mais je n'aime pas les façons ; Encore un peu , voisin , allons !
Encore une assiettée ! — Tremblant à ce cartel nouveau , Thomas , en toute diligence , Saisit sa canne et son chapeau ,
Et sans dire bonsoir, vers la porte s'élance ,
En jurant désormais d'éviter le panneau.
Heureux est l'écrivain qui reçut en partage D'un talent distingué le brillant avantage ; Mais si de trop écrire il avait le travers!, De sa prose bientôt , ainsi que de ses vers Du public il verrait l'oreille dégoûtée , Et ce serait alors la soupe à Timothée.