‹ Fables de m. J. KrylofChapitre 8 sur 21 · XXIV · texte numérisé non relu

XXIV

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Sous la fenêtre y auprès d'une cuisine ,

Deux chiens , d'humeur un peu chagrine , Couchés l'un près de l'autre , au soleil se chauffaient Ils auraient fait bien mieux, si gaîment Us s'étaient,

en

Au lieu de se faire la mine , Apostés à la porte à garder la maison ; Mais ils étaient repus , et de l'opinion Que tout chien qui se pique un peu de savoir vivre,

INe doit j3as le jour aboyer ;

N'ayant donc personne à poursuivre , Ils se mirent alors , pour se de'sennuyer ,

A raisonner à l'aveuglette

Sur tout ce qui leur vint en tète ; Sur le Lien , sur le mal , leur service de chiens , Enfin sur l'amitié. Brifaut , je le soutiens , Point de félicité , dit Mouflard , plus parfaite

Que de posséder un ami , D'éprouver près de lui la douce sympathie De deux cœurs bien unis; de ne pouvoir sans lui Ni manger , ni dormir ; un ami s'étudie A braver les dangers , pour sauver votre vie ;

Prompt à lui prêter votre appui , Vous défendez la sienne ; en leur sollicitude , Ces amis sont heureux de pouvoir se servir ;

Tous deux de se faire plaisir Le jour, la nuit , ils se font une étude. Entr'eux le cœur jamais ne se trouve en défaut ; Et le bonheur de l'un fait le bonheur de l'autre,

— Ah ! si tu le voulais , Brifaut , Cette félicité serait aussi la nôtre.

Soyons amis ainsi , comme un songe aussitôt Le tems s'écoulerait. . . . Oh! qu'à cela ne tienne, Répond le commensal ; d'ailleurs, mon cher Mouflard, Depuis long-tems je ne vois qu'avec peine ,

À te parler ici sans fard , Que nous , hôtes heureux d'une même cuisine ,

Nous ne puissions passer un jour , Sans en venir aux dents , ou nous faire ]a mine. A quel propos enfin ? disons-le sans détour ; JX'avons-nous pas ici bon logis , bonne table,

Grâce aux maîtres de la maison ?

C'est de gaîté de cœur vouloir être coupable , C'est se couvrir de honte et manquer de raison. Pour l'amitié les chiens , depuis long-tems , dit- on, Etaient cités; pourtant , à l'exemple des hommes , Ce sentiment, chez nous, tous autant que nous sommes,

Sans pudeur se met en oubli.

— Eh bien , reprit Mouflard , devenons le modèle , t A commencer dès aujourd'hui , D'une amitié sincère et mutuelle.

Allons, ami, tiens, touche là, Pour gage donne-moi la patte, Volontiers , dit Brifaut , j'y consens, la voilà. — Aussitôt leur tendresse en vifs transports éclate, El les amis de s'embrasser, Les amis de se caresser ; De joie , ils ne savaient , se donnant l'accolade , A qui se comparer ; c'était : mon cher Pylade ! C'était : mon tendre Oreste ! allons , plus de débats,

Plus de haine , plus de combats , Plus de méchanceté 9 même plus de dispute. Voilà qu'au beau milieu de cette tendre lutte, Lancé de la fenêtre , un os vient à frapper Entre Oreste et Pylade ; alors , pour le happer ,

D'un saut les bous amis sur l'os se précipitent. Adieu les beaux projets , adieu tout bon accord. IVos tendres champions grincent des dents, s'irritent; Ores te mord Pylade et Pylade Je mord ; Des flocons de leur poil dans les airs se balancent.

A la bâte s'armant d'un seau , Pour séparer les chiens , les marmitons s'élancent ; Cependant on n'en vint à bout qu'à force d'eau.

On peut bien assurer , sans s'exposer au blâme , Que de paceils amis tous les pays sont pleins. Ecoutez-les , ils n'ont et qu'un cœur et qu'une âme, Mais jetez-leur un os , ils sont pis que ces chiens.

Fin du livrr second.

FABLES

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