‹ Fables de m. J. KrylofChapitre 9 sur 21 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

S&oHutu et ie '(S^ewbiitttf.

Possesseur pour tout bien d'une besace usée , De porte en porte , un malheureux Mendiait , d'un ton douloureux ,

Une aumône souvent de ses pleurs arrosée. L'infortune nous rend verbeux ; En déplorant son indigence, 11 se disait : cependant que de gens

Habitent des palais , nagent dans l'abondance , Et ne sont pas encor contens !

Dans la mollesse et l'opulence Ils dorment sur des monceaux d'or ;

Mais , pour vouloir toujours augmenter leur trésor,

D'une ruine irréparable Le ciel souvent punit leur soif insatiable.

De cette triste vérité

JXe vois-je pas d'ici l'exemple ?

De ce palais que je contemple , Pour son luxe , jadis , Je maître était cité. j\u commerce il devait une immense richesse,

Content , il eût dû s'arrêter ;

Et tranquillisant sa vieillesse , Remettre son négoce , heureux de le quitter ;

Mais il en voulut davantage ; Il expédie , au printems , des vaisseaux , 11 attend des monts dor ; ses vaisseaux font naufrage,

Et son or est au fond des eaux.

Tourmenté de regrets , la misère le ronge , Et son bonheur passé pour lui n'est plus qu'un songe. Dans les fermes un autre acquit un million ; C'était trop peu , dit-il , il en voulut Je double. De dettes accablé , dans son compte il se trouble , Et bientôt il perdit jusqu'au dernier doublon. Bref, on pourrait citer mille exemples semblables. Que n'étaient-ils discrets ? et jamais plaignit-on Tous ceux qui, de bon gré, deviennent misérables ?

La fortune dans ce moment Au pauvre, par ces mots, annonça sa présence : — Ecoute , mon ami , profite de L'instant : Depuis long-tems je veux te donner assistance ; Je viens de ramasser un monceau de ducats , Tends-moi clone ta besace,

De t'enrichir voici le cas ;

Mais il faut d'abord que je fasse Une seule condition ; Pour cela j'ai quelque raison.

Ecoute-moi donc bien, de grâce:

Dans ton sac ce qui tombera Sera de For , mais s'il en tombe à terre , Cet or aussitôt deviendra , Au lieu d'un pur métal , une vile poussière. Ainsi sois bien en garde. Un bomme prévenu , Tu le sais , en vaut deux ; je dois encor te dire Qu'il faut que le traité soit strictement tenu. L'ordre m'en est donné , c'est à toi d'y souscrire. Ton bissac est bien vieux , ne le cbarge pas trop , Pour qu'il résiste à son dépôt. — Le mendiant , ne se sentant pas d'aise ,

N'entend plus rien , n'a plus de voix. Il dispose son sac , pour le remplir à l'aise. L'or y pleut à foison , le bissac prend du poids ,

De plus en plus sous l'or il pèse.

—Est-ce assez?— Pas encor.— Prends garde! Ne crains pas —Mais te voilà Grésus. — Encor quelques ducats ?

Encore une seule poignée ?

— 1E1i î gare à toi, l'ami, la bourse va crever ! ^

— Certe , elle en est très éloignée. Encore une pincée ... . il ne put achever. . . . Le bissac usé crève , et les ducats à terre Aux yeux n'offrirent plus qu'une simple poussière. La fortune partit , et notre mendiant , Seul avec son bissac , fut gueux comme devant,

<g^, c ) t u n c ^^ o r 5 e rt tt.

Du haut des airs , planant au-dessus d'un troupeau , Un jour , l'aigle s'abat et ravit un agneau.

Folâtrant dans Je voisinage ,

Un jeune corbeau l'apperçoit.

On est imprudent à son âge ; Par l'exemple séduit , notre jouvenceau croit Que faire comme l'aigle est chose fort aisée. La jeunesse jamais ne se croit abusée.

— Cet aigle pour le coup , est bien bon , se dit-il ! Dès que l'on prend, il faut ce qu'on appelle prendre ;

Et sans cela que nous sert-il De nous salir la patte? Oui, d'une vaine esclandre L'aigle, à ce que je vois, peut être aussi l'auteur. N'est-ce donc qu'aux agneaux qu'un aigledoit prétendre? Pour moi, sans m'élever à la même hauteur, Je puis, si je le veux, comme l'aigle m'abattrc ,

Et l'on me verra , sur ma foi ,

A la barbe même du pâtre , Me saisir , à coup sûr , d'un vrai morceau de roi. Ses ailes, qu'à l'instant avec peine il déploie, Dans les airs lourdement soulèvent le corbeau. De là , d'un œil avide, il découvre avec joie

Les trésors d'un nombreux troupeau :

Moulons, agneaux, brebis. Notre heureux jouvenceau

Pour choisir à sa fantaisie , Pense , compare , hésite ; à la fin le glouton

Se décide pour un mouton , Et quel mouton encor ! non, jamais bergerie N'en fournit de plus gros , de plus fort, déplus gras, Son poids eût même au loup donné de rembarras. Sur le morceau friand, qui flatte son envie, Le corbeau fixant l'œil , soudain vers le mouton S'abat , et va plonger une serre ennemie

Dans Je luxe de sa toison.

L'imprudent fut bientôt forcé de reconnaître Que pour un tel régal il ne devait pas naître , Car le mouton , pour surcroît de malheur,

Se trouvait par dame nature

Gratifié d'une fourrure

De la plus funeste épaisseur.

En vain il s'y débat ; dans les touffes frisées Les serres du héros restent embarrassées.

La perte de sa liberté De ce brillant exploit devint la récompense ; De la bonne façon , par le pâtre écourté , Le paladin servit de jouet à l'enfance.

C'est ce qu'on voit souvent arriver parmi nous, Le danger d'imiter perd les petits filous ;

Partout un grand voleur l'échappe ; Mais malheur au petit , si jamais on l'attrappe.

H 'îg| n i et f e |H o ^ 5 i g n o f.

Voyant un rossignol ,' l'âne , aux longues oreilles, Lui dit, en anonnant : eh ! l'ami , l'on prétend

Que ton gosier fait des merveilles ; Moi-même cependant , pour juger de ton chant ,

J'aurais grand désir de t'entendre.

Le rossignol alors, pour prouver son talent, Sur mille tons divers glisse du grave au tendre, Il cadence les sons les plus harmonieux ;

Avec un art ingénieux , Dans le lointain, sa voix imitative Sur le doux flageolet fait soupirer l'écho , Module les accords de la ilûte plaintive ,

Ou les langueurs du chalumeau.

Fléxihle à tous les sons, parfois son chant mobile Simule un plomb léger qui siffle et s'éparpille. Un silence profond règne par tout le bois.

Du favori, du chantre de l'aurore, Avec ravissement , tout écoute la voix.

Le délicat amant de Flore , Zéphyr, silencieux ainsi que les oiseaux ;

Retient captive son haleine ,

Et dans la plaine , les troupeaux

Se plaisent en un doux repos.

Le berger , respirant à-peine ,

Ecoute , et tandis qu'il jouit , Parfois à sa bergère attendrie il sourit. Le rossignol cessa ; lors inclinant l'oreille >

Et prenant un ton doctoral , L'âne lui dit : vraiment , l'ami, ce n'est pas mal , Pourtant je n'y vois pas de quoi crier merveille ; De ta voix , sans ennui , Ton peut ouïr les sons ; Mais,foi d'âne,pour toi vraiment c'est grand dommage

De n'avoir pas eu l'avantage Auprès de notre coq , de prendre des leçons !

Pour exceller dans la science ?

Il t'eût fallu sa connaissance.

Ace plat jugement, le pauvre rossignol Aux lieux les plus lointains aussitôt prit son vol.

Pour juge de notre science , Que Dieu nous garde aussi d'une telle ignorance.

f |g£ f i f ff <t n t <j 0 u t> < r n c u >♦

Pour commander , c'est peu d'une grande puissance ,

De la force ou de la naissance ;

Si l'on manque de jugement ,

Qu'en arrive-t-il bien souvent ?

C'est qu'avec un bon coeur et de la conscience , Tout va mal ; et l'on voit l'innocent sans défense.

D'une forêt un éléphant

Possédait Je gouvernement.

Quoique d'esprit, dit-on, leur espèce pétille , Cependant sans défaut il n'est point de famille.

De la sienne le gouverneur

Ne démentait pas la grosseur ;

Mais des siens contre l'ordinaire ,

Il était plus que débonnaire ,

Car notre sensible éléphant

N'eût pas fait pleurer un enfant.

Or , voilà qu'à son excellence

Il parvient qu'au nom des brebis

Un placet de haute importance, Dans un de ses bureaux venait d'être remis.

Les loups, y disaient les plaignantes De la rapacité victimes innocentes, Impitoyablement nous enlèvent la peau.

Les loups sont assignés : — détestable fléau ! Coquins, dit l'éléphant , quel crime abominable ! Qui vous donna le droit de les piller ainsi ? -~ D'aucun crime, seigneur, nul de nous c'est coupable, Répondirent les loups ; n'est-ce pas vous ici, Qui, daignant nous prouver vos bontés paternelles,

Nous avez récemment permis

Une taxe sur les brebis ?

Usant de notre droit , de chacune d'en lie lies ,

D'après l'ordre , nous n'avons pris , Pour nous mettre à l'abri , l'hiver de la froidure , Que le léger tribut dune seule fourrure. Avec plus de douceur peut-on être traité •

Donc , les cris des brebis sont une absurdité.

— Une peau par brebis , à la bonne beure , passe,

Reprend le gouverneur , je n'y vois point d abus ;

Mais aussi , mes amis , pas un cbeveu de plus ,

Et gare à vous d'ailleurs, aux fripons point de grâce!

A la faveur des ombres de la nuit , Certain voleur , au milieu de l'automne , Bien assuré de n être apperçu de personne ,

Cbez un paysan s'introduit, Et droit au magasin va fouiller j il tâtonne

Aux murs , au plancber , au plafond ,

Et sans remords , notre larron Vole tout ce qui peut être à sa convenance. Or , d'un voleur on sait quelle est la conscience !

Pièce-à-pièce notre fripon

Dévalisa si bien la place ,

Que le lendemain le manant , ^- Qui s'était coucbé ricbe , bêlas ! en se levant ,

Se vit réduit à la besace.

Dieu nous garde à jamais d'un si triste réveil ! Le villageois volé gémit et se désole , Il maudit le voleur , il maudit son sommeil. Qui s'afflige, dit-on, par l'espoir se console.

Avec l'aide de ses amis , Comptant donc rétablir tant soit peu ses affaires , Et se tirer du pas où le voleur Ta mis ,

A ses parens , ses amis , ses compères Il fait appel. Chez lui les voilà réunis,

Et voilà force commentaires,

Force sermons et force avis.

— Quelle imprudence aussi , lui reproche sans cei>s< Son voisin Jacquineau , de vanter ta richesse r — Mais a-t-on jamais vu, lui dit un sien cousin, Si loin de sa maison bâtir son magasin ! — Ce n'est pas encor ça, dit Lucas son compère ; Qu un magasin soit loin , ce n'est pas une affaire ; Mais pour sa garde, il faut y tenir de bons chiens , Et je veux, mon ami , t'en donuer un des miens. Aussi bien il faudrait , moi , que je les noyasse ; Un de ces jours , voisin > Diane mettra bas , Choisis , et de bon cœur je t'offre de sa race. Bref, notre villageois d'avis ne manqua pas; Aux conseils ses amis bornèrent tout leur zèle ,

Et pour le tirer d'embarras , Aucun ne lui prêta d'assistance réelle.

Tel est Je monde de nos jours ;

À nos amis ayons recours ,

Ils oiïrent à notre indigence De froids ou durs conseils la stérile éloquence -y Et de leur bienfaisance essayous-nous l'effet , INotre meilleur ami devient sourd et muet.

è,* ^||)at(rc bc maison ef (es (gQoum.

Si chez vous on vient , par malheur , A faire un vol , cherchez à trouver le voleur ; Mais gardez-vous , contre la conscience ,

De calomnier l'innocence , Ou de faire tomber sur tous vos serviteurs, Sans examen , l'arrêt d'une injuste vengeance ; Vous les verriez bientôt chercher service ailleurs ; Vous feriez , sans avoir réprime le coupable , De fidèles sujets la perte irréparable ,

Et risqueriez encor par là De tomber tôt ou tard de Carybde en Sylla.

Pour des provisions de bouche, Jadis , un pourvoyeur fit bâtir un cellier , Et de peur des souris que l'engeance n'y touche , De chats il vous y met un bataillon entier ,

Pour y faire bonne police.

Or , contre les souris notre homme rassuré ,

Par son honneur aurait juré Qu'il n'en souffrirait pas le moindre préjudice ,

Grâce à l'activité des chats , Qui guettaient jour et nuit , pour en faire justice ; Mais voilà qu'il survient un bien singulier cas :

Entre les employés de sa liante police , 11 parait évident qu'il se trouve un voleur. Ce cas , parmi les chats , à parler sans malice , Aussi bien que chez nous , arrive par malheur ; On ne le sait que trop. Que fait le pourvoyeur Au lieu d?agir avec prudence , Par égard pour les innocens ; De guetter et saisir celui de ses a^ens , Oui seul devait porter le poids de sa vengeance , Il ordonne aussitôt de fouetter tous les chats. Au bruit d'une sentence aussi peu raisonnable , On vit fuir à la hâte innocent et coupable , Et c'est ce qu'attendait des souris et des rats

La rongeante milice.

Voilà donc le cellier sans chats et sans police. Après eux, les souris y dirigent leur cours ;

A l'abri de toute surprise ,

Il leur suffit de quinze jours , Pour manger ou gâter toute la marchandise.

rS^KfÇy*! cl f« t^arfiu.

Un jour un éléphant , pour servir de spectacle ,

De rue en rue , allait , par son cornac monté.

Les éléphants chez nous sont une rareté ,

Et les badauds de suivre , en criant au miracle !

Un carlin par hasard vint à Je rencontrer ;

A ses trousses dès-lors on le voit folâtrer.

Derrière, à gauche, à droite, il se de'mène, piaille ;

Enfin , s'opiniâtre à lui livrer hat aille.

■ — Finis donc , mon voisin , lui murmure un barbet ,

C'est te faire moquer. Quel est donc ton projet ?

Aurais-tu vraiment la folie

De prétendre le provoquer?

Vois- le toi même , je te prie , L'éléphant suit son pas , et sans te remarquer.

Cesse donc de t'estomaquer.

—Il faut que tu sois bien bonasse , Lui répond le carlin , voilà précisément ,

Mon cher barbet, dans ce moment,

Ce qui me donne de l'audace ;

Sans nuls dangers et sans combats,

J'acquiers ainsi la renommée

D'un taquin et d'un fier-à-bras.

En voyant par les chiens ma valeur proclamée , On dira : ce carlin est fort assurément , Puisqu'il ose aboyer après un éléphant.

(S^e çs^ouf et u g^ouvefeatu

Un loup dressant son fils , au sortir de l'enfance , Par ses œuvres lui-même à chercher sa pitance , Vers les confins d'un hois lui fit tourner les pas. Va , cherche , lui dit-il , si tu ne pourrais pas , Mais à-distance au moins de la route commune ,

Trouver quelqulieureuse fortune , Et procéder toi-même aux frais d'uu bon repas.

Va, mon fils, et fais diligence.

Dussions-nous nous brouiller avec la conscience ,

Tâchons aujourd'hui de manger

Aux dépens de quelque berger.

Voilà donc le disciple à chercher aventure; Et bientôt de retour ; — viens , le diner est prêt , Dit- il à son vieux maître , et la chose est très sûre, Là-bas , au pied du mont , j'ai trouvé noire fait. Jamais plus beau troupeau n'égaya ta vieillesse , A Tenvi les brebis y font bondir leur graisse ,

A ton gré lu n'as qu'à choisir

Celle que tu voudras ravir , Et puis à la manger. Or rien n'est plus facile. Pour compter ce trésor il faudrait être habile ! Attends un peu , mon fils , répond le père loup ,

U feut (pie je sache avant tout }

Quel est de ce troupeau le berger qui le garde.

Rarement au danger la jeunesse regarde.

— On le dit très soigneux , mon père , j'en conviens ,

Actif, prudent , et bonne tête ; Mais j'ai de son troupeau bien observé les chiens , Et pas un seul ne m'inquiète , Sans nulle crainte je reviens.

Je les ai trouvés pitoyables , Maigres , bénins et misérables.

— Du troupeau par ce que tu dis , Tu me mets la puce à l'oreille ; Car enfin , s'il est vrai , mon fils , Que le pâtre , qui le surveille , Est prudent , dès lors je soutiens Que le gaillard ne peut avoir que de bons chiens 5 Il pourrait très bien nous en cuire ; Mais viens , suis-moi vers un troupeau , Ou sans danger pour notre peau , Moi-même je veux te conduire , Là, malgré tous ses chiens , le berger n'est qu'un sot, Or , du berger les chiens ont toujours le défaut.

D'un travail sans profit on n'est que le martyr ; On ne vous sait nul gré d'une peine inutile ,

Ou qui du moins de divertir Ne peut offrir aux yeux le mérite futile.

Au point du jour , un laboureur Guidait péniblement le soc de sa charrue ; Ruisselant de son front , une utile sueur Arrosait de son champ la fertile étendue ; Notre homme, comme on dit, avait le diable au corps-

Chaque passant à ses efforts

Donnait les plus justes louanges ;

Et par un cas des plus étranges ,

Un singe , le voyant de loin ,

Et qui de tout était témoin ,

En conçut de la jalousie.

Autant que la louange il n est rien d'attrayant , Et de la mériter qui n'aurait pas envie!

Voilà donc le singe , à l'instant ,

Qui du travail le plus bizarre

Conçoit le sublime projet.

Le jaloux donc, à cet effet,

D'un soliveau vite s'empare ,

Autour de sa pièce de bois

Il va , vient , tourne , se démène , Il la roule , la porte , ou l'embrasse , et la traîne ,

Notre pauvre singe aux abois , Tîàletant et suant , harassé , hors d'haleine, N'entend pas d'un seul mol récompenser sa peine.

Je le crois bien , en vérité , Il travaillait beaucoup , mais sans utilité.

r>^ Ç Q^y) VHMH Mï^ vv

Un beau jour , les souris voulant se signaler ,

Imaginent de désoler , Malgré chattes et chats , du moins à les en croire,

Ménagères et cuisiniers ;

Et la trompette de la gloire Allait vanter leurs faits , des caves aux greniers.

Alors , à cet effet , entre elles

Un grand conseil est désigné ,

Et le lieu même est assigné ;

Mais il n'y siégerait que celles Dont la queue offrirait la longueur de leur corps , Et toute autre à l'instant serait mise dehors. Sans une longue queue il n'était pas d'adresse , Sur elle , les souris , auguraient de l'esprit ; J'ignore si ce fut ou non avec sagesse , Nous-mêmes bien souvent en jugeons sur l'habit , Et parfois sur la barbe. Enfin, sans commentaire ,

Il faut savoir uniquement , Que d'une longue queue on jugea nécessaire

Le noble cautionnement.

Au conseil pour être reçue , Chaque souris devait s'en présenter pourvue.

De plus , si même par malheur , Quelqu'une avait perdu la sienne à la bataille , .Ou n'en pouvait auner la longueur de sa taille,

De siéger au conseil elle perdait l'honneur ; Ce cas ne désignant que de la négligence,

Et peut-être de l'ignorance ; Pour soi l'on eût, par là, craint un tel accident.

Ainsi la chose est concertée ;

L'heure du conseil à l'instant Pour la chute du jour sans faute est arrêtée. Dans le fond d'une huche, au moment convenu, Le sénat des souris vient ouvrir la séance. On prend place , aussitôt un cas inattendu

Survient dans l'assistance ; En voici bien d'une autre ! un rat qui n'avait pas Ombre de queue avait au sénat pris sa place.

A l'aspect d'uue telle audace , Une jeune souris , en mystère , tout bas ,

Et la poussant en confidence ,

A Tune des doyennes dit :

Comment se fait-il qu'un proscrit ,

Un rat sans queue ait l'impudence

Avec nous de prendre séance , Et que devient dès-lors notre convention? Des nôtres tu connais pour la gent écourtée

L'impitoyable aversion ;

Elle est certes bien méritée ;

En effet , soit dit entre nous , A défendre sa queue une engeance inhabile

Jamais nous peut-elle ôtre utile ?

Nous et le bas empire elle nous perdrait tous. La vieille lui répond : je sais tout <;a , ma chère, Mais tais-toi cependant, ce rat est mon compère.

Dans un coin d'antichambre , auprès des balayures, Un sac vide traînait. Les derniers des valets

Souvent s'en frottaient leurs chaussures. Bientôt après ,

Voici que par un sort prospère ,

On le recherche , et de ducats

On le remplit ; puis on l'enserre Dans un bon coffre- fort , sous double cadenas.

A le garder le maître seul s'emploie , 11 le couve des yeux , il le soigne , il le choie ,

Enfin il le surveille au point, Que le souffle du vent n'y pénétrerait point , Qu'il n'en pourrait pas même approcher une mouche. Ce n'est qu'avec regret que lui-même il y touche.

De plus , dans toute la Cité

Notre heureux sac était cité.

Venait-il quelqu'un chez son maître,

On se plaisait à faire naître ,

Sur le sac , quelques doux propos.

Etait-il ouvert, d'aventure, 11 fallait voir les yeux , entendre les bons-mots !

Mais une chose encor plus sûre, C'est que si près de lui Ton pouvait se glisser,

D'un mouvement involontaire ,

La main était toujours prompte à le caresser. Enflé d'une faveur aussi particulière ,

Le sac alors s'enorgueillit ,

Fait l'entendu , jase , s'oublie ,

Radote et ne sait ce qu'il dit.

Enfin le sot dans sa folie Dispose , arrange , et juge à tort comme à travers ,

Tout lui paraissait à J'en ver s ;

Certes, telle chose est mal faite ,

Disait-il d'un ton doctoral ;

Telle autre doit tourner à mal ,

Et celui-ci n'est qu'une bete.

Bouche béante , on l'écoutait ;

Cependant le fat , à vrai dire ,

Tant de sottises débitait ,

Que l'oreille vous en tintait.

Par malheur, volontiers chacun de nous admire, Quelque chose qu'il'dise, un sac plein de ducats.

. C'est le défaut de l'homme , hélas ! Mais la faveur du sac , son esprit , son empire , Tout disparut avec son dernier ducaton.

Quel fut le sort du pauvre Sire ?

Rejeté daus son coin , son état devint pire. Onque depuis il n'en fut question.

Sans offenser personne ici par la critique , Combien de sacs , parmi les financiers , Qui naguère n'étaient que courtauds de boutique ! Que de joueurs n'ayant ni mailles ni deniers , Grâce à maiuts tours de passe— passe ,

Aujourd'hui se sont enrichis , A qui dans l'antichambre on n'aurait pas fait place.

Et qui se trouvent les amis

De Princes , Comtes et Marquis.

Maintenant sans cérémonie , * Chez tels ministres au boston^

Ces messieurs sont de la partie.

Quel talisman qu'un million !

Cependant , mes amis , soit dit en confidence , Ne soyez pas si fiers ; quelque fâcheuse chance Pourrait fort bien un jour vous réduire au bissac , Et Ton vous traiterait ainsi que notre sac.

Un maître cuisinier, que l'ouvrage altérait , Courut ,. pour un moment désertant sa cuisine ,

Se rafraîchir au cabaret.

Du trépas douloureux d'une sienne cousine ,

Que Dieu lui donne paix !

Ce jour , il déplorait Je triste anniversaire ; Où peut-on mieux noyer son chagrin qu'en un verre ? Le prudent cuisinier , économe à l'excès ,

Craignant que pendant son absence , Aux vivres les souris ne fissent du dégât ,

Eu confia Ja surveillance

A la probité de son chat.

Notre homme , à son retour , crut avoir la berlue. Quel spectacle nouveau vint lui frapper la vue ! Sur le plancher gisaient des restes de pâté , Et derrière un tonneau , dans un coin écarté ,

Sur un poulet , sans conscience , Le chat râlant , suant , achevait sa bombance.

— Ah î traître , goinfre , scéiérat !

C'est donc ainsi que tu travailles ?

Dit cet homme en fureur, apostrophant son chat.

Tu devrais devant les murailles En avoir honte , au moins autant que devant nous.

Sans grand souci de son courroux, Sur son poulet le chat acharné l'expédie , — Gomme l'honneur des chats n'étais-tu pas cité ?

Et maintenant . . . quelle infamie ! . . .

De candeur , de sobriété

On te donnait pour un modèle ,

A présent fais le parallèle.

Que va dire chaque voisin ?

Minet est un voleur , minet est un coquin. Ce minet , à-jamais banni de la cuisine , Même dans la maison ne doit montrer sa mine. Le fléau , le poison , Ja peste de ces lieux ,

Minet certe est plus dangereux

Que le loup dans la bergerie.

Pendant qu'on l'injurie , Le chat écoute , mange et va toujours son train.

Le sermon n'ayant pas de fin ,

Tranquillement minet d'autant se rassasie , Et tandis que le chef s'épuisait à crier , Le drôle expédia son rôti tout entier.

Il est tel cuisinier , novice en discipline , Qui devrait crayonner aux murs de sa cuisine : On a toujours grand tort de se perdre en discours , Quand à l'autorité l'on doit avoir recours.

Un jardinier actif, robuste , frais et sain , Au retour du printems , défrichait son jardin ; Pour chercher un trésor il semblait en affaire. A ses concombres seuls déjà son potager Offrait par son travail trente couches de terre.

Un autre amateur de verger ,

Se mêlant aussi de culture, De notre jardinier porte à porte habitait. C'était un beau parleur , ami de la nature , Au moins le disait- il , ( le voisin en doutait. ) Philosophe manqué, cet homme à la lecture Devait tout son jargon en fait de potager ; Dans le sien il voulut procéder par système , Et sans aucun souci de secours étranger , De concombres aussi l'ensemencer lui-même. Puis ironiquement s'adressant au voisin ;

Ton zèle en pure perte , ici , s'opiniâtre ,

Et dans ton potager , dit-il , c'est bien .en vain

Crois -moi , que tu te mets en quatre , Bientôt il va paraître un désert , car le mien Sera par mon travail bien autre que le tien ,

Et pour parler avec franchise, Je ne saurais vraiment te cacher ma surprise De voir aller tel quel ton mince potager , Et ton bien tout-à-fait ne pas se déranger. Des sciences enfin as-tu pris connaissance ?

— Je n'en ai pas le tenis , lui répond le voisin , Mon bras et le travail , les soins , l'expérience ,

C'est là qu'est toute ma science.

Dieu m'accorde par eux mon pain quotidien.

— Ignare ! tu médis , je crois , des connaissances ?

— Aucunement, Monsieur, jugez mieux mes discours; Car à vous imiter je serai prêt toujours y

Si je puis applaudir à vos expériences; —Eh bien , répond le savant dépité,

Je ne t'en dis pas davantage ; Tu verras , attendons uniquement l'été.

— N 'est-il pas tems,Monsieur,de nous mettre à l'ouvrage,

Reprend l'autre impatienté ?

Déjà j'ai semé , j'ai planté , Et vous n'avez pas fait une couche de terre. —C'est vrai,mais que veux-tu? j'avais bien autre affaire . Pour y mieux procéder , j'étais irrésolu

Entre la bêche et la charrue; Afin de m'éclairer , j'ai lu, j'ai toujours lu ; Un savant , mon ami , ne fait pas de bévue ;

Mais le tems , après tout , ne m'échappera pas. . — Le tems , Monsieur! le tems ! hélas ! Ni moi , ni vous , il ne nous attend guère . . . De sa bêche , à ces mots , le naïf jardinier S'empare et bonnement va retourner sa terre ,

Ainsi qu'il était coutumier.

Rentré chez lui , l'ami de la nature Aux livres se remet ; de notes et d'extraits

Entasse feuillets sur feuillets , 11 sue au potager , il sue à la lecture , Au travail le soleil le trouve, à son lever, Au bout de sa carrière au moment d'arriver , Il l'y retrouve encore. Et bref si , -d'aventure, D'achever quelqu'ouvrage il vient enfin à bout , Et qu'en son potager un germe a pu paraître,

Dans quelque journal tout- à-coup Trouve-t-il du nouveau, le savant veut l'admettre, Et sens dessus dessous il met son potager,

Sans y prévoir aucun danger , Pour suivre exactement la nouvelle manière ,

Et ne pas rester en arrière.

Ce beau système à quoi devait-il aboutir ?

Tandis que sans le moindre encombre , Le jardinier vit tout prospérer et mûrir , Notre savant n'eut pas le profit d'un concombre.

Corapère , apprends-moi , je te prie ,

Dit un jour certain campagnard ,

Qui fit rencontre d'un renard, De voler les poulets d'où te vient la manie ?

D'honneur , tu me fais grand pitié ;

Pour toi vraiment je m'inquiète.

Ecoute , ici le tête-à-tête

Peut tout permettre à l'amitié ; De la vérité donc excuse le langage , De ma bouche tu vas l'entendre tout entier : Sais-tu bien que tu fais un très vilain métier , Tu t'en repentiras tôt ou tard , je Je gage. Sans parler de la honte et surtout du péché ,

Qu'au vol tu sais être attaché ; Sans parler de l'horreur qu'inspire ta personne , Et des noms odieux que le monde te donne , Peux-tu dîner un jour dans quelque poulailler , Sans craindre de t'y voir de ta peau dépouiller. Le jeu , mon bon ami , n'en vaut pas la chandelle

— D'une existence aussi cruelle Qui peut se soucier? et moi-même , mon cher, Cette vie à tel point si souvent me chagrine ,

Que quand je soupe , ou que je dîne , 11 n'est point «le poulet qui ne me semble amer.

Ah ! si tu savais , îiiod compère , Combien au fond du coeur

J'ai ïe sentiment de l'honneur !

Et cependant qu'y faire ?

Le besoin , les enfans , et quand j'y réfléchis,

Alors , compère , je me dis :

Suis-je donc le seul sur la terre , Qui cherche par Je vol à sortir de misère ?

.le te l'avoue avec douleur,

Ce métier me perce le coeur ,

Mais encore une fois qu'y faire ?

— Si tu n'es pas , dit fautre , un imposteur, Je puis te convertir , je puis te mettre à même De gagner près de moi ton pain avec honneur ,

Et m'en fais un plaisir extrême ; Eh bien , ajoute encor notre bon campagnard , Des renards seulement viens défendre mes poules ; Marchand d'oignons, dit -on, se connait en ciboules , Donc, contre les renards il n'est tel qu'un renard. Rien ne te manquera , compère , je m'en flatte , Et chez moi tu seras comme un vrai coq-en-pâte. L'accord est bientôt fait , et sans perdre un instant, Le renard fait la garde, écoute, observe et guette. Notre gaillard devient, grâce au bon traitement , Plus frais , plus beau , plus gras , mais non pas plus

honnête.

Le fruit non-défendu le dégoûta bientôt , Et , prenant son congé , que fit notre maraud ?

A la faveur d'une nuit bien obscure , Lorsque maître et valets , tout était endormi ,

Il prend son temps , et vite le parjure Répète au poulailler la St. Barthélemi.

On ne s'excuse pas du vol sur sa détresse ; Toujours la conscience et la religion Garantissent l'honneur , tel besoin qui nous presse ; Mais au fripon fieffé donnez un million , De voler, pour cela, ne croyez pas qu'il cesse.

f ||§, t> m c a i i o n î) n |^ i o tt.

D'un fils , tardif présent des Dieux , Le souverain des bois , le lion devint père. On les connaît , et l'on sait que chez eux De la nôtre, en tous points , la nature diffère. Un enfant , parmi nous , fût-il issu d'un roi , Est soumis, comme un autre, à la plus triste loi. Toute mère , des siens se fait de petits anges , Pourtant ils sont, un an, faibles, petits, bornés ; Mais les jeunes lions à-peine sont-ils nés ,

Qu'on les voit secouer leurs langes.

Quand de la Parque le fuseau Eut filé douze mois les jours du lionceau , Pour soustraire son fils au joug de l'ignorance , Et qu'il put soutenir l'éclat de sa naissance .

Le lion sérieusement Voulut de son royal enfant.

Pour l'acquit de sa conscience , Commencer l'éducation , De peur qu'un jour la nation, Quand son fils, à son tour , porterait la couronne , De l'avoir négligé n'accusât sa personne ; Pour instruire son fils aux fonctions de roi , A qui pouvait-il donc adresser sa prière ? Devait-il ordonner ? ou quelque mercenaire Pourrait-il sans danger occuper cet emploi ? — Le donner aux renard, serait une imprudence, Dit-il , je sais qu'il a beaucoup d'esprit ; Mais malheureusement on dit Qu'au mensonge on lui trouve une forte tendance. Je ferais à mon fils un bien mauvais cadeau , On sait que le menteur est partout un fléau.

Non, dit sa majesté lionne, Le mensonge n'est pas la science d'un roi !

A la taupe si je le donne , Le choix ne serait pas plus heureux, par ma foi- Pour l'ordre elle est, dit-on, d'une extrême exigence, A chacun de ses pas préside la prudence , De sa table elle-même elle épluche le grain.

La taupe a le renom enfin D'être un grand animal pour les petites choses ; Ses paupières, dit-on, paraissent toujours closes, Elle voit peu de près, et ne voit rien de loin. Son esprit d'ordre est bon, mais ce n'est que pour elle, Et les états d'un roi sont plus grands qu'un terrier.

Au tigre je pourrais encor Je confier ,

Je puis répondre de son zèle ,

Il est fort, on Je sait hardi , Il est, de plus, instruit dans la tactique ;

Mais il est nui en politique , Et de tout teins son esprit engourdi , Etranger tout-à-fait à la jurisprudence ,

N'a rien compris au droit civil.

Or, quelles leçons pourrait-il.

Avec une telle ignorance , Donner au fils d'un roi qui doit un jour re'gner ? Un roi doit être juge et ministre et guerrier. Et le tigre chez nous ne sait que guerroyer.

Il n'est donc pas digne d'instruire Le fils des rois. Enfin il me suffit de dire ,

Sans plus ample explication , Qu'aucun des animaux, et que l'éléphant même, Qui jouit dans les bois d'une faveur extrême ,

Dont la considération

Surpasse celle que , dit-on , Les grecs jadis accordaient à Platon, jVe parut posséder la dose de science, Ni l'esprit qu'exigeait cet emploi d'importance. Un autre roi bientôt, l'aigle , le roi des airs , Du roi des animaux apprit l'inquiétude.

Il plaignit son ami, puis ses soins les plus chers Etant de le tirer de sa sollicitude ,

Par intérêt de parenté ,

Il voulut à sa majesté Proposer de la sienne et l'esprit et le zèle.

Allégé d'un grand poids , depuis cette nouvelle ? Le lion dit ; le ciel aurait-il mieux donné Au fils d'un roi qu'un Mentor couronné?

A tout écolier , c'est la règle ,

On fait faire un petit trousseau;

Après quoi notre lionceau , Pour apprendre à régner, est mené droit chez l'aigle.

Un an se passe , un autre encor , Télémaque est toujours chez son royal Mentor ;

Mais on avait de ses nouvelles.

A l'envi , de chacun on l'entendait prôner ,

Et pour le plus beau des modèles Les oiseaux dans les Lois aimaient à le donner.

Au terme de l'apprentissage,

Le lion fait chercher son fils ;

Bientôt paraît le jeune sage , Et le père et le fils , à la fin réunis ,

D'une tendresse mutuelle

Goûtent la douce émotion.

Par une preuve officielle

Le roi veut qu'à la nation

Son fils démontre sa science.

Tous les états et tous les rangs

S'étaient rendus à l'ordonnance ,

De tons les Lois environnans.

— O mon fils bien-aimé , lui dit alors son père , De mes états le ciel te fit seul héritier , Je vois , sans m'allarmer , la un de ma carrière , Tandis que de tes ans l'aurore printanière ,

Ne fait encore que briller.

De nus droits j.c te fais la cession entière; Mais dis nous , (le tes soins quels furent Jes objets ? Que t'a-t-on enseigné ? quel est ton savoir-faire ? Et comment prétends-tu rendre heureux tes sujets ? Le jeune lionceau , d'un Ion plein d'assurance, Lui répondit : Papa , de tout ce que je sais Personne ici , certes, n'a connaissance;

De l'aigle jusqu'au cailleteau

Je puis te faire le tableau.

De chaque oiseau je sais trouver la pépinière , Sur leurs besoins, leurs œufs, ma science est entière. Je sais de quoi chacun d'eux se nourrit ,

Et tiens , lis ; voici mon cher père ,

Ajoute le jeune érudit , Tous îes certificats de ceux qui m'ont instruit ; Delà nuit , disent-ils , perçant les sombres voiles, Au ciel je parviendrais à ravir Jes étoiles.

Si ton dessein , ainsi que tu le dis , Du trône en ma faveur est de bientôt descendre , Aux animaux d'abord, mon soin sera d'apprendre , Ainsi que les oiseaux l'art de tisser les nids.

A ces mots , toute la diète De stupeur est frappée , et même le Jion ISe put se retenir d'une exclamation.

Tout son conseil baissa la tête.

Le père, infortuné vieillard, Confus, comme on doit L'être en toutes ses méprises,

Reconnu! , mais beaucoup trop tard , Que son cher fils n'avait appris que des sotti -

Qu'importe que les lionceaux Sachent par coeur l'histoire des oiseaux ! Du roi des animaux la science première Est de sa nation de connaître les moeurs,

Les intérêts , le caractère ; Qu'a-t-il besoin après d'aller chercher ailleurs ?

§|es flnuff^ cl (es §|«cU«.

Les feuilles d'un grand arbre , un beau jour de l'été ,

Dans un vallon de leur ombre abrité , *

Aux zéphyrs murmuraient leur propre apologie , Vantaient de leur abri l'épaisseur inouïe, Et la verdure et la fraîcheur.

N'est-il pas vrai , faisaient-elles comprendre, Que de ce beau vallon nous revient tout l'honneur, Qu'uniquement de nous ici doivent dépendre De l'arbre qui nous porte et la rare beauté , Et l'éclat et le luxe , enfin la majesté ? Que serait-il sans nous? d'honneur,sans nul scrupule. De se vanter un peu Ton a quelque raison. En effet quand vient la saison De la brûlante canicule ,

C'est à nous que le voyageur D'un doux abri doit la fraîch

eur ;

Le berger à l'ombre y respire , Et du jour bravant la chaleur , Les filles du hameau , que notre charme attire , S'y livrent à la danse et chantent leur bonheur. N'est-ce pas près de nous aussi que Philomèle , Lorsque Je jour finit , ou qu'il se renouvelle , , Vient charmer ses douleurs? et vous-mêmes, zéphyrs, A voltiger ici bornant tous vos désirs ,

Tous ne nous quittez qu'avec peine.

—On nous devrait aussi quelque remerciaient , Modestement ajoute une voix souterraine.

Des feuilles on conçoit quel fut l'étounement \ De répondre aussitôt se mettant en mesure , Leur agitation profère ce murmure :

—Qui nous parle là-bas ? Et qui donc ètcs-vous, Pour être si hardis et compter avec nous ?

— Nous sommes celles Dont le travail obscur creuse, pour vous nourrir, La terre en ce bas lieu , l'ignorez-vous, les belles ? De l'arbre où l'on vous voit verdir Nous sommes ici ]es racines.

Puissiez-vous à jamais briller par la beauté , Mais souvenez-vous , nos voisines , N'en déplaise à votre fierté , Qu'il se trouve entre nous bien grande différence* Les feuilles, il est vrai, renaissent tous les ans , Mais n'oubliez donc pas, que sans nous, au prîiitems. Pour votre arbre et pour vous il n'est plus d'existence.

D'une très longue gaule, où flottaient des courroies,

Un villageois s'étant armé , Ainsi que le bonhomme était accoutumé , A la ville voisine allait vendre ses oies r Et par calcul ayant pris un jour de marché , Le troupeau brusquement se voyait dépêché. Pour le moindre intérêt,tous autant que nous sommes, Nous ne ménageons rien. C'est peu des animaux , Nous sommes prêts encore à maltraiter les hommes, Comme ce villageois maltraita ses oiseaux. Je ne le juge pas , mais ceux-ci plus sévères y S'adressant à l'un des passans , Dans les plaintes les plus amères, Tous le maudissaient en ce sens :

— Plus grande que la nôtre est-il une infortune ! Il nous maltraite ici , ce manant , ce rustaut , Comme si nous étions d'origine commune.

Oui, c'est un franc ignare. Il ne sait pas, le sot, Qu'à ses respects l'on a des droits incontestables ; Ne descendons-nous pas de ces oiseaux notables, A qui Rome autrefois dut son propre salut ? Pour en célébrer la mémoire , On décréta par un statut

Qu'il serait établi des fêtes à leur gloire.

— Et vous , reprit le voyageur ,

Qui se riait de leur clameur, Aux respects, aux honneurs, dites-moi, je vous prie,

Quels sont vos droits ? — Mais nos aïeux.... — Je sais... oui, j'ai tout lu; mais vous, dans votre vie Qu'avez-vous fait d'utile ou bien de glorieux ?

— Mais nos aïeux ont sauvé Rome.

— Oui, tout cela, vous dis- je, est fort bon en effet, Je n'en disconviens pas ; mais vous autres, en somme ,

Dites-moi donc qu'avez-vous fait ?

— Nous,rien.— Ilienî en ce cas,quel est votre mérite?

Laissez vos aïeux en repos ;

Ce fut , certes , très- à- propos Que la gloire devint le prix de leur conduite , Mais vous, je vous le dis, sans craindre un démenti , Yous n'êtes bonnes, vous, qu'à servir de rôti.

On pourrait plus au long expliquer cette fable ; Mais on sait que toute oie a l'humeur irritable.

XYI1I.

rgsL t (t& 0 C fi 0 tt.

Tout en rôdant, grognant, certain jour dom pourceau Parvint à pénétrer dans Ja cour d'un château. Des cuisines il va fouiller les immondices, Et puis de s'y vautrer veut goûter les déiiees , De récurie après va sonder le fumier,.

Et dans la mare enfin se plait à se baigner. Tout dégoûtant encor de son échauffourée , Le galant avait bien l'air d'un pourceau fieffé. Sitôt que dans rétable il eut fait sa rentrée , —Eh bien, dit le berger, qu'as- tu vu, mal- coiffé , Là-bas, dans ce château ? l'on dit que chez les riches Tout est peries, joyaux; les gens n'y sont pas chic lies, Et leurs appartemens y sont délicieux , L'or et l'argent partout éblouissent les yeux. — Contes que tout cela, ma foi, je te l'assure, Dit en grognant le porc , car moi pour tout trésor Au château je n'ai vu que fumier et qu'ordure ; De richesse pas ombre , et te l'affirme encor , Certainement tu peux m'en croire , Puisqu'enfin de ce beau séjour , Aux risques et périls de ma pauvre mâchoire , J'ai creusé , j'ai fouillé toute la basse- cour.

AOk

Par la comparaison sans offenser personne ~, Aux critiques quel nom voulez- vous que je donne, Qui dans tous les écrits que les auteurs ont faits, N'ont que le sot talent de trouver le mauvais ?

Un aigle , s'élevant vers la voûte des cieux, Au Caucase porta son vol audacieux ; Là, siégeant sur le front d'un cèdre centenaire, 11 croyait conlempler les confins de la terre. Ici, dans les déserts, serpentant sous ses yeux, Les fleuves égaraient leur cours majestueux , Et plus loin , des bosquets et des plaines fleuries Etalaient devant lui les atours du printems. Beaucoup plus loin encor, les rives rembrunies De la mer d'Hircanie , empire des autans , De la couleur du geai semblaient teindre les ondes , Et les couvrir pour lui de ténèbres profondes. — Gloire à loi , puissant Jupiter , Arbitre souverain des mondes, Je te dois l'empire de lair , Dit l'aigle , et grâce à ta munificence , Il n1 est pas de hauteur , d'espace , de dislance , Où mon vol ne pénètre , et pour voir la beauté Des mondes que tu fis , nul ici n'est monté.

— Fanfaron ! dit une araignée , Qui filait au dessus de lui , De toi suis-je donc éloignée ?

Regarde en haut , mon bon ami , Si pourtant cela peut te plaire.

L'aigle aussitôt regarde , il la voit en effet ;

Sur une branche la commère , Juste au dessus de l'aigle , étendant son filet ,

Au travail semblait se complaire , En cherchant du soleil à lui voiler l'aspect. —Pour monter aussi haut comment as-tu pu faire ,

Lui demanda l'aigle étonné ?

Très peu , de ceux à qui Jupiter a donné Du vol le plus hardi l'honorable avantage , De monter jusqu'ici montreraient le courage. Et toi , sans ailes, faible.... aurais- tu pu ramper?....

— Non , je ne veux point te tromper , Je n'en eus jamais la pensée ;

Pour une telle intention , Il faudrait être plus osée.

— Je ne conçois pas moi , ton apparition. Ce n'était pas , ma foi , l'affaire d'une lieue.

— Je me suis bonnement cramponnée à ta queue , Et c'est toi qui d'en bas me portas jusqu'ici ; Mais sans toi je puis bien m'y maintenir , l'ami» Que ta vanité donc devant moi , je te prie , Avec plus de réserve ici se glorifie.

Apprends que je .*. Mais tout à coup, hélas ï Un ouragan survient et la rejette en bas.

Une comparaison avec cette araignée

Est bien aisée à faire et n'est pas éloignée,

Je veux la prendre parmi nous.

Lecteur , que vous en semble à vous n Ne croyez-vous pas voir un de ces personnages ,

De tous pays , de tous les âges,

Qui sans travail et sans talent , Pour monter, se cramponne à la suite d'un grand , De lui complaire en tout se fait l'unique règle ; Qui, tout bouffi d'orgueil , fait partout l'important,

Et se croit fermement un aigle ;

Mais il ne faut qu'un coup de vent ,

Le grand homme alors se dévoile,

Adieu l'insecte avec sa toile.

Fin nu livre troisième.

FABLES

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