VIII. Les Vautours et les Pigeons
Mars autrefois mit tout l'air en émule8. Certain sujet fit naître la dispute Chez les oiseaux , non ceux que le Printemps Mené à sa cour, et qui . sous la feuillée , Par leur exemple et leurs sons éclatants . Font que Vénus est en nous réveillée ; Vieeux encor que la mère d'Amour Met à- son char ; mais le peuple vautour. Au bec retors , à la tranchante serre , Pour un chien mort se fit . dit-on , la guerre. Il plut du sang : je n'exagère point.
Si je voulais conter de point en point Tout le détail , je manquerais d'haleine. Maint chef périt, maint héros expira; Et sur son roc Prométhée espéra De voir bientôt ime fin à sa peine 3.
C'était plaisir d'observer leurs efforts; C'était pitié de voir tomber les morts. Valeur, adresse, et ruses, et surprises, Tout s'employa. Les deux troupes, éprises
i Ce qui signifie, ne dire ni oui ni non. De celte réputation qu'ont les Normands est venu cet autre proverbe : Un Normand a son dit ett son dédit.
2 Émule pour émeute, par licence poétique et pour la rime, et non pas, comme le dit un commentateur de notre poète, parce que •■mute est un vieux mot qui a été remplacé par émeute. On ne pourrait fournir un seul exemple de l'emploi du mot émute dans notre ancien langage.
;i Tout le monde sait que, selon la fable, Prométhée, pour avoir osé créer l'homme et dérober le feu sacré du ciel, fut enchaîné sur un rocher du Caucase, où un vautour lui déchirait les entrailles •-ans eesse renaissantes.
D'ardent courroux, n'épargnaient nuls moyens
De peupler l'air que respirent les ombres :
Tout élément remplit de citoyens
Le vaste enclos qu'ont les royaumes sombres.
Cette fureur mit la compassion
Dans les esprits d'une autre nation
Au cou changeant, au cœur tendre et fidèle.
Elle employa sa médiation
Pour accorder une telle querelle :
Ambassadeurs par le peuple pigeon
Furent choisis, et si bien travaillèrent
Que les vautours plus ne se chamaillèrent.
Ils firent trêve, et la paix s'ensuivit.
Hélas! ce fut aux dépens de la race
A qui la leur aurait du rendre grâce.
La gent maudite aussitôt poursuivit
Tous les pigeons , en fit ample carnage ,
En dépeupla les bourgades , les champs.
Peu de prudence eurent les pauvres gens
D'accommoder un peuple si sauvage.
Tenez toujours divisés les méchants :
La sûreté du reste de la terre Dépend de là. Semez entre eux la guerre, Ou vous n'aurez avec eux nulle paix.
Ceci soit dit en passant : je me tais.