‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 131 sur 287 · XI. Le Curé et le mon · texte numérisé non relu

XI. Le Curé et le mon

Un mort s'en allait tristement

S'emparer de son dernier gîte ;

Un curé s'en allait gaiement

Enterrer ce mort au plus vite.

Notre défunt était en carrosse porté,

Bien et dûment empaqueté, Et vêtu d'une robe , hélas ! qu'on nomme bière.

P«.obe d'hiver, robe d'été,

Que les morts ne dépouillent guère.

Le pasteur était à côté,

Et récitait , à l'ordinaire ,

entreprises chimériques. On a fait diverses conjectures sur l'origine de cette locution, qui est bien ancienne^ puisqu'on la retrouve

dans le Roman de la Rose, composé vers le milieu du treizième siècle. (Vers iiii", tom. I, page .s:; de l'édition 1735,in-12.)

» Vur. PicJirocolc, dans l'édition Je lfi7*. dans colle de 1729, et dan* relie de iloutenault. Mais quoique la Fontaine ait ainsi écrit ce nom, en a eu raison de le corriger d'après Rabelais, dans lequel il l'a pris, et- aussi d'après l'étyrnologie grecque. Voyez Rabelais, Gargantua, I, 34, t. I, pag. 120, Mit. in-c.

1 Expression burlesque, mise en usage par Rabelais pour désigner un homme >ans conséquence, et qui est ici d'autant plus plaisante que notre poète se imaii Jean. Voyez Rabelais, Pantagruel,

second prologue du liv. iv, t. il, p. 38 de l'edit. in-4°.

Maintes dévotes oraisons , Et des psaumes et des leçons, Et des versets et des r.épons :

Monsieur le mort , laissez-nous faire ,

On vous en donnera de toutes les façons; Il ne s'agit que du salaire.

Messire Jean Chouart1 couvait des yeux son mort,

Comme si l'on eût dû lui ravir ce trésor ; Et des regards semblait lui dire :

Monsieur le mort, j'aurai de vous Tant en argent , et tant en cire , ' Et tant en autres menus coûts.

Il fondait là-dessus l'achat d'une feuillette Du meilleur vin des environs :

Certaine nièce assez propettè2 Et sa chambrière Paquette Devaient avoir des cotillons.

Sur cette agréable pensée Un heurt3 survient : adieu le char.

Voilà messire Jean Chouart

Qui du choc de son mort a la tête cassée.

Le paroissien en plomb entraîne son pasteur ; Notre curé suit son seigneur ; Tous deux s'en vont de compagnie.

Proprement toute notre vie Est le curé Chouart qui sur son mort comptait, Et la fable du Pot au lait.

1 Ce nom se retrouve plusieurs fois dans Rabelais pour un batteur d'or. Il est singulier qu'il se soil présenté à la Fontaine pour celui d'un curé.

2 La Fontaine a écrit propelte, et non proprette.-

3 in choc. Ce mot peu usité se trouve dans la Cable i du liv X

XII. L'iionime qui court après la Fortune, et l'Homme qui l'attend daus son lit.

Qui ne court après la Fortune?

Je voudrais être en lieu d'où je pusse aisément

Contempler la foule importune

De ceux qui cherchent vainement Cette fille du Sort de royaume en royaume, Fidèles courtisans d'un volage fantôme.

Quand ils sont près du bon moment, L'inconstante aussitôt à leurs désirs échappe. Pauvres gens! Je les plains; car on a pour les fous

Plus de pitié que de courroux.

Cet homme, disent-ils. était planteur de choux;

Et le voilà devenu pape !

Ne4e valons-nous pas? Vous valez cent fois mieux :

Mais que vous sert votre mérite ?

La Fortune a-t-elle des yeux?

Et puis la papauté vaut-elle ce qu'on quitte , Le repos? le repos, trésor si précieux Qu'on en faisait jadis le partage des dieux ! Rarement la Fortune à ses hôtes le laisse.

Ne cherchez point cette déesse, Elle vous cherchera : son sexe en use ainsi.

Certain couple d'amis, en un bourg établi, Possédait quelque bien. L'un soupirait sans cesse Pour la Fortune ; il dit à l'autre un jour :

Si nous quittions notre séjour?

Vous savez que nul n'est prophète En son pays : cherchons notre aventure ailleurs, Cherchez, dit l'autre ami : pour moi, je ne souhaite

Ni climats ni destins meilleurs.

Contentez-vous, suivez votre humeur inquiète :

Vous reviendrez bientôt. Je fais vœu cependant

De dormir en vous attendant.

L'ambitieux, ou, si l'on veut, l'avare,

S'en va par voie et par chemin.

Il arriva le lendemain En un lieu que devait la déesse bizarre Fréquenter sur tout autre ; et ce lieu , c'est la cour. Là donc pour quelque temps il flxe son séjour. Se trouvant au coucher, au lever, à ces heures

Que l'on sait être les meilleures; Bref se trouvant à tout, et n'arrivant à rien. Qu'est-ce-ci ? se dit-il, cherchons ailleurs du bien. La Fortune pourtant habite ces demeures; Je la vois tous les jours entrer chez celui-ci ,

Chez celui-là : d'où vient qu'aussi Je ne puis héberger cette capricieuse?

On me l'avait bien dit, que des gens de ce lieu L'on n'aime pas toujours l'humeur ambitieuse. Adieu, messieurs de cour; messieurs de cour. adieu Suivez jusques au bout une ombre qui vous flatte. La Fortune a, dit-on, des temples à Surate : Allons là. Ce fut un de dire et s'embarquer. Ames de bronze, humains, celui-là fut sans doute Armé de diamant, qui tenta cette route, Et le premier osa l'abîme défier !

Celui-ci, pendant son voyage,

Tourna les yeux vers son village Plus d'une fois, essuyant les dangers Des pirates, des vents, du calme et des rochers, Ministres de la mort : avec beaucoup de peines On s'en va la chercher en des rives lointaines. La trouvant assez tôt sans quitter la maison. L'homme arrive au Mogol : on lui dit qu'au Japon La Fortune pour lors distribuait ses grâces.

Il y court. Les mers étaient lasses

De le porter : et tout le fruit

« Qu'il tira de ses longs voyages , Ce fut cette leçon que donnent les sauvages : Demeure en ton pays , par la nature instruit. Le Japon ne fut pas plus heureux à cet homme

Que le Mogol l'avait été :

Ce qui lui fit conclure en somme Qu'il avait à grand tort son village quitté.

11 renonce aux courses ingrates , Revient en son pays, voit de loin ses pénates, Pleure de joie, et dit : Heureux qui vit chez soi, De régler ses désirs faisant tout son emploi !

Il ne sait que par ouï-dire Ce que c'est que la cour, la mer, et ton empire , Fortune , qui nous fais passer devant les yeux Des dignités . des hiens que jusqu'au hout du monde On suit, sans que l'effet aux promesses réponde. Désormais je ne houge, et ferai cent fois mieux.

En raisonnant de cette sorte , Et contre la Fortune ayant pris ce conseil,

Il la trouve assise à la porte De son ami plongé dans un profond sommeil.

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