‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 132 sur 287 · XIII. Les deux Coqs · texte numérisé non relu

XIII. Les deux Coqs

Deux coqs vivaient en paix : une poule survint,

Et voilà la guerre allumée.

Amour, tu perdis Troie ! et c'est de toi que vint

Cette querelle envenimée Où du sang des dieux même1 on vit le Xanthe teint! Longtemps entre nos coqs le comhat se maintint; Ce bruit s'en répandit par tout le voisinage :

l Le singulier pour le pluriel, licence poétique dont on trouve de Fréquente exemples dans Corneille, que Voltaire excuse, et que les grammairiens condamnent.

La gent qui porte crête au spectacle accourut, •

Plus d'une Hélène au beau plumage Fut le prix du vainqueur. Le vaincu disparut : Il alla se cacher au fond de sa retraite,

Pleura sa gloire et ses amours, Ses amours qu'un rival, tout fier de sa défaite, Possédait à ses yeux. Il voyait tous les jours Cet objet rallumer sa haine et son courage; Il aiguisait son bec, battait l'air et ses flancs,

Et, s'exerçant contre les vents,

S'armait d'une jalouse rage.

Il n'eu eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits S'alla percher, et chanter sa victoire.

Un vautour entendit sa voix :

Adieu les amours et la gloire ; Tout cet orgueil périt sous l'ongle du vautour.

Enfin , par un fatal retour,

Son rival autour de la poule

S'en revint faire le coquet;

Je laisse à penser quel caquet ;

Car il eut des femmes en foule.

La Fortune se plaît à faire de ces coups : Tout vainqueur insolent à sa perte travaille. Défions-nous du Sort, et prenons garde à nous Après le gain d'une bataille.

XIV. I/iiigralituuc et l'injustice des nommes envers la Fortune.

Un trafiquant sur mer, par bonheur, s'enrichit. Il triompha des vents pendant plus d'un voyage : Gouffre, banc, ni rocher, n'exigea de péage D'aucun de ses ballots; le Sort l'en affranchit. Sur tous ses compagnons Atropos et Neptune Recueillirent leurs droits, tandis que la Fortune

Prenait soin d'amener son marchand à bon port. Facteurs, associés, chacun lui fut fidèle. Il vendit son tabac, son sucre, sa cannelle, Ce qu'il voulut , sa porcelaine encor : Le luxe et la folie enflèrent son trésor ;

Bref, il plut dans son escarcelle.

On ne parlait chez lui que par doubles ducats ; Et mon homme d'avoir chiens, chevaux, et carrosses :

Ses jours de jeune étaient des noces.

Un sien ami , voyant ces somptueux repas , Lui dit : Et d'où vient donc un si bon ordinaire? — Et d'où me viendrait-il que de mon savoir-faire ? Je n'en dois rien qu'à moi, qu "à mes soins, qu'au talent De risquer à propos, et bien placer l'argent. Le profit lui semblant une fort douce chose, Il risqua de nouveau le gain qu'il avait fait; Mais rien, pour cette fois, ne lui vint à souhait.

Son imprudence en fut la cause :

Un vaisseau mal frété périt au premier vent; Un autre, mal pourvu des armes nécessaires,

Fut enlevé par les corsaires ;

Un troisième au port arrivant , Rien n'eut cours ni débit : le luxe et la folie

N'étaient plus tels qu'auparavant.

Enfin ses facteurs le trompant , Et lui-même ayant fait grand fracas, chère lie1, Mis beaucoup en plaisirs, en bcàtiments beaucoup,

Il devint pauvre tout d'un coup.

Son ami, le voyant en mauvais équipage, Lui dit : D'où vient cela ? — De la Fortune , hélas ! Consolez-vous, dit l'autre, et s'il ne lui plaît pas Que vous soyez heureux , tout au moins soyez sage.

Je ne sais s'il crut ce conseil ;

1 Chère succulente et joyeuse. Celle expression de chère lie esl familière à nos vieux conteurs. Voyez Rabelais, Pantagruel, iv, '*'».

la.

Mais je sais que chacun impute , eu cas pareil , Son bonheur à son industrie-,

Et si de quelque échec notre faute est suivie, Nous disons injures au Sort.

Chose n'est ici plus commune.

Le bien, nous le faisons; le mal, c'est la Fortune

On a toujours raison , le Destin toujours tort.

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