‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 136 sur 287 · XVIII. Un Aninial dans la Lune · texte numérisé non relu

XVIII. Un Aninial dans la Lune

Pendant qu'un philosophe2 assure Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés,

Un autre philosophe3 jure

Qu'ils ne nous ont jamais trompés.

Tous les deux ont raison; et la philosophie Dit vrai quand elle dit que les sens tromperont Tant que sur leur rapport les hommes jugeront;

Mais aussi , si l'on rectifie L'image de l'objet sur son éloignement,

Sur le milieu qui l'environne ,

Sur l'organe et sur l'instrument ,

Les sens ne tromperont personne.

La nature ordonna ces choses sagement : J'en dirai quelque jour les raisons amplement. T'aperçois le soleil : quelle en est la figure?

tels que la Guide des pêcheurs, etc. Cependant ce changement d'usage était, à cet égard, assez récent; car le dictionnaire de Nicot, imprimé en 1606, fait encore guide féminin.

1 Le chevalier Paul Néal, un des membres de la Société royale de Londres, crut avoir aperçu au travers de son télescope un éléphanl dans la lune; mais on découvrit bientôt que cet éléphant n'était qu'une souris qui s'était glissée entre; les deux verres du télescope. Ce fait suggéra à la Fontaine, sur l^s erreurs de nos sens, ■ 1rs réflexions philosophiques auxquelles il lui a plu de donner le titre de fable.

- Démocrite.

;| ÉpicHre.

Ici-bas ce grand corps n'a que trois pieds de tour Mais si je le voyais là-haut dans son séjour, Que serait-ce à mes yeux que l'œil de la nature? Sa distance me fait juger de sa grandeur-, Sur l'angle et les côtés ma main la détermine. L'ignorant le croit plat ; j'épaissis sa rondeur : Je le rends immobile; et la terre chemine. Bref, je démens mes yeux en toute sa machine : Ce sens ne me nuit point par son illusion.

Mon âme, en toute occasion, Développe le vrai caché sous l'apparence;

Je ne suis point d'intelligence Avecque mes regards peut-être un peu trop prompts. Ni mon oreille1, lente à m'apporter les sons. Quand l'eau courbe un bâton , ma raison le redresse :

La raison décide en maîtresse.

Mes yeux, moyennant ce secours, Ne me trompent jamais en me mentant toujours. Si je crois leur rapport, erreur assez commune. Une tête de femme est au corps de la lune. Y peut-elle être? Non. D'où vient donc cet objet Quelques lieux inégaux font de loin cet effet. La lune nulle part n'a sa surface unie : Montueuse en des lieux, en d'autres aplanie, L'ombre avec la lumière y peut tracer souvent

Un homme, un bœuf, un éléphant.

Naguère l'Angleterre y vit chose pareille. La lunette placée , un animal nouveau

Parut dans cet astre si beau ;

Et chacun de crier merveille.

Il était arrivé là-haut un changement Qui présageait sans doute un grand événement. Savait-on si la guerre entre tant de puissances N'en était point l'effet? Le monarque accourut .

i Ni avec mon oreille Ellipse.

Il favorise en roi ces hautes connaissances.

Le monstre dans ia lune à son tour lui parut.

C'était une souris cachée entre les verres;

Dans la lunette -était la source de ces guerres.

On en rit. Peuple heureux! quand pourront les Français

Se donner, comme vous, entiers à ces emplois!

Mars nous fait recueillir d'amples moissons de gloire :

C'est à nos ennemis de craindre les combats,

A nous de les chercher, certains (pie la Victoire,

Amante de Louis , suivra partout ses pas.

Ses lauriers nous rendront célèbres dans l'histoire.

Même les Filles de Mémoire Xe nous ont point quittés ; nous goûtons des plaisirs : La paix fait nos souhaits , et non point nos soupirs. Charles1 en sait jouir : il saurait dans la guerre Signaler sa valeur, et mener l'Angleterre A ces jeux qu'en repos elle voit aujourd'hui2. Cependant s'il pouvait apaiser la querelle, Que d'encens! est-il rien de plus digne de lui3? La carrière d'Auguste a-t-elle été moins belle Que les fameux exploits du premier des Césars? O peuple trop heureux ! quand la paix viendra-t-elle Nous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux-arts,?

i L'Angleterre était en paix avec toutes les puissances, tandis que !a France taisait alors à la l'ois la guerre à la Hollande, à l'Espagne et à l'Empire.

- Charles II, roi d'Angleterre.

3 On voit, par ces vers, que cette fable a été composée vers le commencement de l'année 1677. Alors les puissances se trouvaient épuisées par la guerre, et désiraient la paix. L'Angleterre, qui seule élait restée neutre, devint, par cette raison, l'arbitre des négocialions qui se poursuivaient à Nimcgue. Toutes les parties belligérantes invoquaient sa médiation : mais Charles II se trouvait tort embarrassé, pane (pie ses liaisons secrètes avec Louis xiv lui faisaient désirer de prescrire des conditions qui fussent avantageuses à ce monarque, et que d'un autre côté il craignait l'opinion du peuple anglais, si, trahissant les intérêts de l'Angleterre, il ne favorisait pas les nations ailiers et coalisées contre la France.

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