‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 137 sur 287 · I. La ilort et le Mourant · texte numérisé non relu

I. La ilort et le Mourant

La Mort ne surprend point le sage1 :

Il est toujours prêt à partir,

S'étant su lui-même avertir Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage.

Ce temps, hélas! embrasse tous les temps : Qu'on le partage en jours, en heures, en moments,

Il n'en est point qu'il ne comprenne Dans le fatal tribut ; tous sont de son domaine ; Et le premier instant où les enfants des rois

Ouvrent les yeux à la lumière

Est celui qui vient quelquefois

Fermer pour toujours leur paupière.

Défendez-vous par la grandeur; Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse;

La Mort ravit tout sans pudeur :

Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.

Il n'est rien de moins ignoré ;

Et puisqu'il faut que je le die ,

Rien où l'on soit moins préparé.

Un mourant , qui comptait plus de cent ans de vie , Se plaignait à la Mort que précipitamment Elle le contraignait de partir tout à l'heure ,

Sans qu'il eût fait son testament, Sans l'avertir au moins. Est-il juste qu'on meure

i Non deterret sapientem mors. Cic, Tusc.

Au pied levé? dit-il : attendez quelque peu; Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ; Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ; Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile. Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle! Vieillard, lui dit la Mort, je ne t'ai point surpris; Tu te plains sans raison de mon impatience : Eh ! n'as-tu pas cent ans ! Trouve-moi dans Paris Deux mortels aussi vieux-, trouve-m'en dix en France. Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis

Qui te disposât à la chose :

J'aurais trouvé ton testament tout fait, Ton petit-fils pourvu . ton bâtiment parfait. Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause

Du marcher et du mouvement,

Quand les esprits, le sentiment.

Quand tout faillit en toi? Plus de goût, plus d'ouïe; Toute chose pour toi semble être évanouie; Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus : Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.

Je t'ai fait voir tes camarades,

Ou morts, ou mourants, ou malades-.

Qu'est-ce que tout cela , qu'un avertissement ?

Allons, vieillard, et sans réplique.

Il n'importe à la république

Que tu fasses ton testament.

La Mort avait raison : je voudrais qu'à cet âge On sortît de la vie ainsi que d'un banquet, Remerciant son hôte, et qu'on fit son paquet : Car de combien peut-on retarder le voyage Tu murmures, vieillard! vois ces jeunes1 mourir.

Vois-les marcher, vois-les courir V des morts, il est vrai, glorieuses et belles.

i Jeunes, adjectif, est ici pris substantivement. Hardiesse heureuse.

Mais sûres cependant , et quelquefois cruelles.

J'ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret :

Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.

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