I. La ilort et le Mourant
La Mort ne surprend point le sage1 :
Il est toujours prêt à partir,
S'étant su lui-même avertir Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage.
Ce temps, hélas! embrasse tous les temps : Qu'on le partage en jours, en heures, en moments,
Il n'en est point qu'il ne comprenne Dans le fatal tribut ; tous sont de son domaine ; Et le premier instant où les enfants des rois
Ouvrent les yeux à la lumière
Est celui qui vient quelquefois
Fermer pour toujours leur paupière.
Défendez-vous par la grandeur; Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse;
La Mort ravit tout sans pudeur :
Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.
Il n'est rien de moins ignoré ;
Et puisqu'il faut que je le die ,
Rien où l'on soit moins préparé.
Un mourant , qui comptait plus de cent ans de vie , Se plaignait à la Mort que précipitamment Elle le contraignait de partir tout à l'heure ,
Sans qu'il eût fait son testament, Sans l'avertir au moins. Est-il juste qu'on meure
i Non deterret sapientem mors. Cic, Tusc.
Au pied levé? dit-il : attendez quelque peu; Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ; Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ; Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile. Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle! Vieillard, lui dit la Mort, je ne t'ai point surpris; Tu te plains sans raison de mon impatience : Eh ! n'as-tu pas cent ans ! Trouve-moi dans Paris Deux mortels aussi vieux-, trouve-m'en dix en France. Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis
Qui te disposât à la chose :
J'aurais trouvé ton testament tout fait, Ton petit-fils pourvu . ton bâtiment parfait. Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause
Du marcher et du mouvement,
Quand les esprits, le sentiment.
Quand tout faillit en toi? Plus de goût, plus d'ouïe; Toute chose pour toi semble être évanouie; Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus : Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.
Je t'ai fait voir tes camarades,
Ou morts, ou mourants, ou malades-.
Qu'est-ce que tout cela , qu'un avertissement ?
Allons, vieillard, et sans réplique.
Il n'importe à la république
Que tu fasses ton testament.
La Mort avait raison : je voudrais qu'à cet âge On sortît de la vie ainsi que d'un banquet, Remerciant son hôte, et qu'on fit son paquet : Car de combien peut-on retarder le voyage Tu murmures, vieillard! vois ces jeunes1 mourir.
Vois-les marcher, vois-les courir V des morts, il est vrai, glorieuses et belles.
i Jeunes, adjectif, est ici pris substantivement. Hardiesse heureuse.
Mais sûres cependant , et quelquefois cruelles.
J'ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret :
Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.