‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 149 sur 287 · XII. Le Cochon, la Chèvre et le Mouton · texte numérisé non relu

XII. Le Cochon, la Chèvre et le Mouton

Une chèvre, un mouton, avec un cochon gras, Montés sur même char, s'en allaient à la foire. Leur divertissement ne les y portait pas ; On s'en allait les vendre , à ce que dit l'histoire :

Le charton1 n'avait pas dessein

De les mener voir Tabarin2.

Dom pourceau criait en chemin Comme s'il avait eu cent boucliers à ses trousses : C'était une clameur à rendre les gens sourds. Les autres animaux , créatures plus douces ,

i Charton on charèton, vieux mol pour charretier, voiturier.

- Tabarin était le bouffon gagé d'un nommé Mondor, vendeur de baume et d'onguent, qui avait établi son théâtre à Paris, sur la place du Pont-Neuf, du côté de la place Dauphine, au commencement du dix-septième siècle. Les farces comiques et ordurières qui y furent jouées curent un succès prodigieux, et servirent à duper ci à divertir la cour et la ville. Tabarin en acquit une telle célébrité qu'on imprima ses lazzi , et que ce. recueil eut si\ éditions; il est intitulé Recueil général et fantaisies de Tabarin, divisé en deux parties, etc. Paris, !62o. Celle laide de la Fontaine et quelques vers de Boileau ont procuré à Tabarin une sorte d'immortalité qu'il n'aurait pas obtenue par son insipide recueil et par son ignoble talent.

Bonnes gens , s'étonnaient qu'il criât au secours ;

Ils ne voyaient nul mal à craindre.

Le charton dit au porc : Qu'as-tu tant à te plaindre? Tu nous étourdis tous : que ne te tiens-tu coi ? Ces deux personnes-ci , plus honnêtes que toi , Devraient t'apprendre à vivre , ou du moins à te taire : Regarde ce mouton; a-t-il dit un seul mot?

Il est sage. Il est un sot , Repartit le cochon : s'il savait son affaire, Il crierait, comme moi, du haut de son gosier;

Et cette autre personne honnête

Crierait tout du haut de sa tête.

Ils pensent qu'on les veut seulement décharger, La chèvre de son lait, le mouton de sa laine :

Je ne sais pas s'ils ont raison ;

Mais quant à moi, qui ne suis bon

Qu'à manger, ma mort est certaine.

Adieu mon toit et ma maison.

Dom pourceau raisonnait en subtil personnage : Mais que lui servait-il? Quand le mal est certain, La plainte ni la peur ne changent le destin ; Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.

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