‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 213 sur 287 · VI. L,e Cerf malade · texte numérisé non relu

VI. L,e Cerf malade

En pays plein de cerfs , un cerf tomba malade

Incontinent maint camarade Accourt à son grabat le voir, le secourir, Le consoler du moins : multitude importune.

Eh ! messieurs , laissez-moi mourir :

Permettez qu'en forme commune La Parque m'expédie , et finissez vos pleurs.

Point du tout : les consolateurs De ce triste devoir tout au long s'acquittèrent,

Quand il plut à Dieu s'en allèrent :

Ce ne fut pas sans boire un coup , C'est-à-dire , sans prendre un droit de pâturage. Tout se mit à brouter les bois du voisinage. La pitance du cerf en déchut de beaucoup.

Il ne trouva plus rien à frire1 :

D'un mal il tomba dans un pire,

Et se vit réduit à la fin

A jeûner et mourir de faim.

Il en coûte à qui vous réclame , Médecins du corps et de lame!

O temps ! ô moeurs ! j'ai beau crier. Tout le monde se fait payer.

i Phrase proverbiale, pour dire : Il n'eut plus rien à manger

VIE. La Chauve-Souris * le Buisson»

et le Canard.

Le buisson, le canard, et la chauve-souris.

Voyant tous trois qu'en leur pays

Us faisaient petite fortune , Vont trafiquer au loin , et font bourse commune. Ils avaient des comptoirs, des facteurs, des agents

Non moins soigneux qu'intelligents , Des registres exacts de mise et de recette.

Tout allait bien ; quand leur emplette ,

En passant par certains endroits

Remplis d'écueils et fort étroits,

Et de trajet très difficile , Alla tout emballée au fond des magasins

Qui du Tartare sont voisins.

Notre trio poussa maint regret inutile ;

Ou plutôt il n'en poussa point :

Le plus petit marchand est savant sur ce point : Pour sauver son crédit , il faut cacher sa perte. Celle que, par malheur, nos gens avaient soufferte Ne put se réparer •. le cas fut découvert. Les voilà sans crédit, sans argent, sans ressource,

Prêts à porter le bonnet vert1.

Aucun ne leur ouvrit sa bourse.

Et le sort principal , et les gros intérêts ,

Et les sergents, et les procès,

i C'est-à-dire "prêts à se laisser revêtir du bonnet vert pour éviter la prison. Boileau a dit :

On que d'un bonnet vert le salutaire affront. Flétrisse les lauriers qui lui couvrent le front.

Satire I , v. 15.

Sur quoi Iioileau a lui-même fait cette remarque : « Du temps que celte satire fut faite, un débiteur insolvable pouvait sortir de prison en faisant cession, c'est-à-dire en souffrant qu'on lui mit en pleine rue un bonnet vert sur le front. » Cette coutume, si peu conforme à nos mœurs, d'échapper au châtiment par la honte, nous était venue d'Italie clans le seizième siècle. Voyez Pasquier, Recherches , liv. IV, ch. x.

Et le créancier à la porte

Dès devant la pointe du jour, N'occupaient le trio qu'à chercher maint détour

Pour contenter cette cohorte.

Le buisson accrochait les passants à tous coups. Messieurs , leur disait-il , de grâce , apprenez-nous

En quel lieu sont les marchandises

Que certains gouffres nous ont prises.

Le plongeon sous les eaux s'en allait les chercher. L'oiseau chauve-souris n'osait plus approcher

Pendant le jour nulle demeure :

Suivi de sergents à toute heure ,

En des trous il s'allait cacher.

Je connais maint detteur1 qui n'est ni souris-chauve, Ni buisson , ni canard , ni dans tel cas tombé ; Mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve Par un escalier dérobé.

% m -. La Querelle «les Chiens et «les Citais* et celle des chats et «les Souris3.

La Discorde a toujours régné dans l'univers; Notre monde en fournit mille exemples divers :

i On disait autrefois debteur ou detleur au lieu de débiteur. Un commentateur de notre poète a eu tort d'avancer que ce mot était de l'invention de Rabelais : jusqu'au commencement du dix-septième siècle on n'en connaissait pas d'autre pour exprimer le mol debitor des Latins. Dans Nieot (Thrêsor de la langue franeoyse, 1606, in-folio, p. 178), on trouve debteur, et on ne trouve pas débiteur; mais ce dernier mot fut peu de temps après substitué à l'autre, qui se trouva en quelque sorte proscrit par une décision de Vaugelas. (Voyez Remarques sur la langue françoise, t. I, p. 939, édit. 1687, in-8°, au mot detteur.) Ce changement a été une perte pour la langue, puisqu'on n'a plus eu qu'un seul et même mot pour exprimer deux choses différentes, et qui n'ont point de rapport entre elles. On dit dettier en Normandie.

- Cette fable a depuis été publiée, sur une autre copie, dans les Œuvres posthumes de la Fontaine, p. 225.

3 Guillaume Haudent, Trois cent soixante et six Apologues d'Esope, etc., traduits nouvellement en rithme françoyse, 1547, in-16,

Chez nous cette déesse a plus d'un tributaire.

Commençons par les éléments :

vous serez étonnés de voir qu'à tous moments

lis seront appointés contraire*.

Outre ces quatre potentats1,

Combien d'êtres de tous états

Se l'ont une guerre éternelle!

Autrefois un logis plein de chiens et de chats, Par cent arrêts rendus en forme solennelle ,

Vit terminer tous leurs débats.

Le maître ayant réglé leurs emplois , leurs repas , Et menacé du fouet quiconque aurait querelle , Ces animaux vivaient entre eux comme cousins. Cette union si douce, et presque fraternelle,

Édifiait tous les voisins.

Enfin elle cessa. Quelque plat de potage, Quelque os , par préférence , à quelqu'un d'eux donné , Fit que l'autre parti s'en vint tout forcené

Représenter un tel outrage.

J'ai vu des chroniqueurs attribuer le cas Aux passe-droits qu'avait une chienne en gésine2.

Quoi qu'il en soit, cet altercas3 Mit en combustion la salle et la cuisine;

fable LXI, réimprimée dans Robert, Fables inédites, p. ci.xxxix de l'introduction, De la Guerre des Chiens, des Chats, et des Souris. Celte fable n'est pas dans Ésope, et paraît être de l'invention de Guill. Haudent.

* VAIt. Dans les Œuvres posthumes, cette faille commence ainsi : La Discorde , aux yeux de travers , Reine du monde sublunaire, Hit de voir que notre univers Est devenu son tributaire.

Commençons par les éléments :

Vous trouverez qu'à tous moments :

Ils sont appointés contraire.

! L'eau, l'air, la terre, et le feu.

2 Vieux mot, encore usité au palais: il signifie l'état d'une femme en couche, et il s'appliquait aussi aux animaux. Rabelais a dit : « Les truies, en leur gésine, ne sont nourries que de fleurs d'orangers. >> Pantagruel, liv. IV, cli. vu.

3 Vieux mot, pour altercation.

Chacun se déclara pour son chat, pour son chien. On fit un règlement dont les chats se plaignirent,

Et tout le quartier étourdirent.

Leur avocat disait qu'il fallait bel et bien Recourir aux arrêts. En vain ils les cherchèrent Dans un coin où d'abord leurs agents les cachèrent :

Les souris enfin les mangèrent.

Autre procès nouveau. Le peuple souriquois En pâtit : maint vieux chat , fin , subtil , et narquois , Et d'ailleurs en voulant à toute cette race ,

Les guetta, les prit, fit main basse.

Le maître du logis ne s'en trouva que mieux.

J'en reviens à mon dire. On ne voit sous les deux Nul animal , nul être , aucune créature , Qui n'ait son opposé : c'est la loi de nature. D'en chercher la raison, ce sont soins superflus. Dieu fit bien ce qu'il fit, et je n'en sais pas plus. Ce que je sais , c'est qu'aux grosses paroles On en vient, sur un rien, plus des trois quarts du temps. Humains , il vous faudrait encore à soixante ans Renvoyer chez les barbacoles1.

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