‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 237 sur 287 · FRAGMENTS · texte numérisé non relu

FRAGMENTS

DU

SOXGE DE VAUX.

Sous les lambris moussus de ce sombre palais, Écho ne répond point, et semble être assoupie : La molle Oisiveté , sur le seuil accroupie , N'en bouge nuit et jour, et fait qu'aux environs Jamais le chant des coqs , ni le bruit des clairons , Ne viennent au travail inviter la nature; Un ruisseau coule auprès . et forme un doux murmure. Les simples dédiés au dieu de ce séjour Sont les seules moissons qu'on cultive à l'entour : De leurs fleurs en tout temps sa demeure est semée. Il a presque toujours la paupière fermée. Je le trouvai dormant sur un lit de pavots : Les Songes l'entouraient sans troubler son repos ; De fantômes divers une cour mensongère, Vains et frêles enfants d'une vapeur légère, Troupe qui sait charmer le plus profond ennui, Prête aux ordres du dieu, volait autour de lui. Là, cent figures d'air en leurs moules gardées, Là . des biens et des maux les légères idées , Prévenant nos destins, trompant notre désir, Formaient des magasins de peine ou de plaisir. Je regardais sortir et rentrer ces merveilles : Telles vont au butin les nombreuses abeilles; Et tel , dans un Etat de fourmis composé , Le peuple rentre et sort, en cent parts divisé, (lonfus. je m'écriai : Toi que chacun réclame. Sommeil , je ne viens pas t'implorer dans ma flamme;

Conte à d'autres que moi ces mensonges charmants

Dont tu flattes les vœux des crédules amants ;

Les merveilles de Vaux me tiendront lieu d'Aminte :

Fais que par ces démons ' leur beauté me soit peinte.

Tu sais que j'ai toujours honoré tes autels;

Je t'offre plus d'encens que pas un des mortels :

Doux Sommeil, rends-toi donc à ma juste prière.

A ces mots, je lui vis entr'ouvrir la paupière;

Et, refermant les yeux presque au même moment

Contentez ce mortel , dit-il languissamment.

Tout ce peuple obéit sans tarder davantage :

Des merveilles de Vaux ils m'offrirent l'image;

Comme marbres taillés leur troupe s'entassa ;

En colonne aussitôt celui-ci se plaça ;

Celui-là chapiteau vint s'offrir à ma vue ;

L'un se fit piédestal , l'autre se fit statue ;

Artisans qui peu chers , mais qui , prompts et subtils ,

N'ont besoin pour bâtir de marbre ni d'outils,

Font croître en un moment des fleurs et des ombrages,

Et, sans l'aide du temps, composent leurs ouvrages.

Ariste2, vous voulez voir dès vers de ma main , Vous qui du chantre grec ainsi que du romain Pourriez nous étaler les beautés et les grâces , Et qui nous invitez à marcher sur leurs traces. Vous ne trouverez point chez moi cet heureux art Qui cache ce qu'il est, et ressemble au hasard3: Je n'ai point ce beau tour, ce charme inexprimable Qui rend le dieu des vers sur tous autres aimable :

i Par ces génies. Le mol démons est pris ici clans l'acception que les anciens donnaient à ce mot.

- Sous ce nom, je crois que la Fontaine désigne Pellisson, qui faisait aussi de 1res bons vers.

3 Nul n'a au contraire mieux possédé cet art que la Fontaine, et ce vers exprime admirablement bien le caractère de son talent.

C'est ce qu'il faut avoir, si l'on veut être admis

Parmi ceux qu'Apollon compte entre ses amis.

Homère épand toujours ses dons avec largesse ;

Virgile à ses trésors sait joindre la sagesse :

Mes vers vous pourraient-ils donner quelque plaisir,

Lorsque l'antiquité vous en offre à choisir ?

Je ne l'espère pas ; et cependant maTmuse

N'aura jamais pour vous de secret ni d'excuse ;

Ce que vous souhaitez, il faut vous l'accorder;

C'est à moi d'obéir, à vous de commander.

Je vous présente donc quelques traits de ma lyre :

Elle les a dans Vaux répétés au Zéphyre.

J'y fais parler quatre arts fameux dans l'univers :

Les palais, les tableaux , les jardins, et les vers.

Ces arts vantent ici tour à tour leurs merveilles.

Je soupire en songeant au sujet de mes veilles.

Vous m'entendez , Ariste , et d'un cœur généreux

Vous plaignez comme moi le sort d'un malheureux.

Il déplut à son roi : ses amis disparurent ;

Mille vœux contre lui dans l'abord concoururent.

Malgré tout ce torrent, je lui donnai des pleurs-,

J'accoutumai chacun à plaindre ses malheurs1.

Jadis en sa faveur j'assemblai quatre fées;

Il voulut que ma main leur dressât des trophées :

Œuvre long, et qu'alors jeune encor j'entrepris 2.

Écoutez ces quatre arts3, et décidez du prix.

i La Fontaine fait ici allusion à Fouquet,ct à l'élégie adressée aux nymphes de Vaux. Voyez l'Histoire de la vie et des ouvrages de la Fontaine, édit. in-18, t. I , p. 83; édit. in-8°, p. 51.

- Les travaux que Fouquet fit exécuter à Vaux-le-Vieomte n'ayant commencé qu'en 1653, la Fontaine avait au moins trente-quatre ans lorsqu'il commença cet ouvrage; mais il s'était adonné tard à la poésie; et après la traduction de l'Eunuque de Térence, le Songe de Vaux fut le premier ouvrage qu'il entreprit.

:( Ces quatre arts représentés par quatre fées sont l'Architecture, la Peinture, le Jardinage et la Poésie.

Juges1, pardonnez-moi cette plainte forcée:

Je sais qu'en suppliante il fallait commencer;

C'est à vous que ma voix se devait adresser;

Mais le dépit m'emporte , et puisqu'il faut tout dire.

Enfin voilà le fruit, trop vaine Apellanire 2,

Dont vous reconnaissez mes bienfaits aujourd'hui.

Contre les aquilons mon art vous sert d'appui :

N'en avez point de honte ; en sauvant votre ouvrage ,

J'oblige aussi les dieux dont vous tracez l'image.

Hé bien! vous la tracez, mais imparfaitement;

Et moi je leur bâtis un second firmament.

Ce que je dis pour vous , je le dis pour les autres;

Tout ce qu'ont fait dans Vaux les le Bruns, les le Nôtres,

Jets, cascades, canaux, et plafonds si charmants,

Tout cela tient de moi ses plus beaux ornements.

Contempler les efforts de quelque main savante,

Juger d'une peinture , ou muette , ou parlante ,

Admirer d'Apollon les pinceaux ou la voix,

Errer dans un jardin, s'égarer dans un bois,

Se coucher sur des fleurs, respirer leur haleine.

Écouter en rêvant le bruit d'une fontaine,

Ou celui d'un ruisseau roulant sur des cailloux.

Tout cela, je l'avoue, a des charmes bien doux :

Mais enfin on s'en passe, et je suis nécessaire.

Ce fut le seul besoin qui d'abord me fit plaire.

Les antres se trouvaient des humains habités;

Avec les animaux ils formaient des cités :

Je bâtis des maisons, je composai des villes.

On ne voulait alors que de simples asiles ;

Sur la nécessité se réglaient les souhaits :

Aujourd'hui, que l'on veut de superbes palais,

Je contente chacun en plus d'une manière :

i C'est l'Architecture qui parle.

- Fée qui représente la Peinture.

Des cinq ordres divers la grâce singulière

Fait voir comme il me plaît l'éclat, la majesté,

Ou les charmes divins de la simplicité.

Je ne doute donc point qu'en présence d'Oronte '

Je n'obtienne le prix , vous n'emportiez la honte :

Confuses , vous allez recevoir cette loi ,

Si c'est honte pour vous d'être moindres que moi.

Tant d'oeuvres dont je rends les savants idolâtres,

Colosses , monuments , cirques , amphithéâtres ,

Mille temples par moi bâtis en mille lieux,

Les demeures des rois , celles mêmes des dieux ,

Rome, et tout l'univers, pour mon art sollicite.

Juges, accordez-moi le prix que je mérite;

Car on n'aurait pas droit d'y vouloir parvenir,

Si de la faveur seule il fallait l'obtenir.

Juges2, si j'ai souffert des reproches frivoles,

Ce n'est point pour manquer de droit ni de paroles :

Le respect seulement a retenu ma voix.

Palatiane veut vous imposer des lois :

Les honneurs ne sont faits que pour ses mains savantes;

Ce serait trop pour nous que d'être ses suivantes :

Elle m'appelle ingrate, et pense m'ébranler;

Mais qui l'est de nous deux , puisqu'il en faut parler ?

Sans tous ses ornements, serais-je pas la même?

Et quant à sa beauté, qui lui semble suprême,

Bien souvent sans la mienne on n'y penserait pas-.

Seule je sais donner du lustre à ses appas.

Contre les aquilons elle m'est nécessaire;

Il n'est point de couvert qui n'en pût autant faire.

Ou va-t-elle chercher le premier des humains?

Quels chefs-d œuvres alors sont sortis de ses mains?

'■ Fouquet.

1 la Peinture qui parte.

Qu'importe qu'elle serve aux dieux mêmes d'asile?

Car il ne s'agit pas d'être la plus utile ;

C'est assez de causer le plaisir seulement ,

Pour satisfaire aux lois de cet enchantement ;

En termes assez clairs la chose est exprimée :

Soit donné, dit le mage, à la plus grande fée.

En est-il de plus grande , ayant tout bien pesé ,

Que celle par qui l'oeil est sans cesse abusé?

A de simples couleurs mon art plein de magie

Sait donner du relief, de l'âme, et de la vie :

Ce n'est rien qu'une toile, on pense voir des corps :

J'évoque, quand je veux, les absents et les morts;

Quand je veux , avec art je confonds la nature.

De deux peintres fameux qui ne sait l'imposture?

Pour preuve du savoir dont se vantent leurs mains

L'un trompa les oiseaux , et l'autre les humains.

Je transporte les yeux aux confins de la terre :

Il n'est événement ni d'amour, ni de guerre,

Que mon art n'ait enfin appris à tous les yeux.

Les mystères profonds des enfers et des cieux

Sont par moi révélés, par moi l'œil les découvre :

Que la porte du jour se ferme , ou qu'elle s'ouvre ,

Que le soleil nous quitte , ou qu'il vienne nous voir,

Qu'il forme un beau matin , qu'il nous montre un beau soir,

J'en sais représenter les images brillantes.

Mon art s'étend sur tout ; c'est par mes mains savantes

Que les champs , les déserts , les bois , et les cités ,

Vont en d'autres climats étaler leurs beautés.

Je fais qu'avec plaisir on peut voir des naufrages,

Et les malheurs de Troie ont plu dans mes ouvrages :

Tout y rit , tout y charme ; on y voit sans horreur

Le pâle désespoir, la sanglante fureur,

L'inhumaine Clothon qui marche sur leurs traces :

Jugez avec quels traits je sais peindre les Grâces.

Dans les maux de l'absence on cherche mon secours :

Je console un amant privé de ses amours,

Chacun par mon moyen possède sa cruelle.

Si vous avez jamais adoré quelque, belle

(Et je n'en doute point, les sages ont aimé),

Vous savez ce que peut un portrait animé :

Dans les cœurs les plus froids il entretient des flammes.

Je pourrais vous prier par celui de vos dames ;

En faveur de ses traits, qui n'obtiendrait le prix?

M; lis c'est assez de Vaux pour toucher vos esprits :

Voyez, et puis jugez; je ne veux autre grâce.

J'ignore l'art de bien parler \ Et n'emploierai pour tout langage Que ces moments qu'on voit couler Parmi des fleurs et de l'ombrage.

Là luit un soleil tout nouveau ; L'air est plus pur, le jour plus beau, Les nuits sont douces et tranquilles; Et ces agréables séjours Chassent le soin hôte des villes, Et la crainte hôtesse des cours.

Mes appas sont les alcyons Par qui l'on voit cesser l'orage Que le souffle des passions A fait naître dans un courage :

Seule , j'arrête ses transports ; La raison fait de vains efforts Pour en calmer la violence :

Et si rien s'oppose à leur cours , C'est la douceur de mon silence Plus que la force du discours.

Mes dons ont occupé les mains D'un empereur2 sur tous habile,

• C'est Hortésie , la déesse des jardins, qui parle. - Dioctétien.

Et le plus sage des humains Vint chez moi chercher un asile :

Charles l, d'un semblable dessein Se venant jeter dans mon sein , Fit voir qu'il était plus qu'un homme : L'un d'eux pour mes ombrages verts A quitté l'empire de Rome , L'autre celui de l'univers.

Us étaient las des vains projets De conquérir d'autres provinces :

i Que s'ils se firent mes sujets ,

De mes sujets je fais des princes.

Tel , égalant le sort des rois , Aristée errait autrefois Dans les vallons de Thessalie ; Et tel , de mets non achetés , Vivait sous les murs d'OEbalie 2 Un amateur de mes beautés.

Libre de soins, exempt d'ennuis, Il ne manquait d'aucunes choses :

Il détachait les premiers fruits, 11 cueillait les premières roses; Et quand le ciel armé de vents Arrêtait le cours des torrents Et leur donnait un frein de glace, Ses jardins remplis d'arbres verts Conservaient encore leur grâce , Malgré la rigueur des hivers.

Je promets un bonheur pareil A qui voudra suivre mes charmes :

Leur douceur lui garde un sommeil Qui ne craindra point les alarmes :

i Charles-Quint.

2 Namque sub Œbaliœ. . . Virg. , Georg- , IV.

Il bornera tous ses désirs Dans le seul retour des zéphyrs; Et, fuyant la foule importune, Il verra du fond de ses bois Les courtisans de la fortune Devenus esclaves des rois.

J'embellis les fruits et les fleurs ; Je sais parer Pomone et Flore.

C'est pour moi que coulent les pleurs Qu'en se levant verse l'Aurore :

Les vergers, les parcs, les jardins, De mon savoir et de mes mains Tiennent leurs grâces nonpareilles, Là j'ai des prés, là j'ai des bois; Et j'ai partout tant de merveilles, Que l'on s'égare dans leur choix.

Je donne au liquide cristal Plus de cent formes différentes , Et le mets tantôt en canal , Tantôt en beautés jaillissantes ; On le voit souvent par degrés Tomber à flots précipités :

Sur des glacis je fais qu'il roule , Et qu'il bouillonne en d'autres lieux ; Parfois il dort, parfois il coule, Et toujours il charme les yeux.

Je ne flairais de longtemps Si j'exprimais toutes ces choses :

On aurait plus tôt au printemps Compté les œillets et les roses.

Sans m'écarter loin de ces bois , Souvenez-vous combien de fois Vous avez cherché leurs ombrages:

Pourriez-voiiSjbien m'ôter le prix,

Après avoir par mes ouvrages Si souvent charmé vos esprits?

Juges , attendez un moment ,

Et voyez quelle est cette fée

Qui de son visage charmant

Devant Oronte fait trophée ;

En voilà les traits éclatants ; Elle était telle avant que le printemps Lui rendît ses cheveux avec ses autres charmes

Lorsque les jours sont inconstants,

Elle n'est jamais sans alarmes.

Ce fut par Calliopée1.

Montrez-moi, dit cette fée, Quelque chose de plus vieux Que la chronique immortelle De ces murs pour qui les dieux Eurent dix ans de querelle.

Bien que par les flots amers On aille au delà des mers Voir encor vos pyramides, J'ai laissé des monuments Et plus beaux et plus solides Que ces vastes bâtiments.

Mes mains ont fait des ouvrages Qui verront les derniers âges Sans jamais se ruiner :

Le temps a beau les combattre2; L'eau ne les saurait miner, Le vent ne peut les abattre.

i C'est la Poésie qui parle sous le nom de Calliopée, et qui répond aux autres arts.

2 Horat., Carm. IV, ocl. xxx.

Sans moi tant d'oeuvres fameux , Ignorés de nos neveux , Périraient sous la poussière :

Au Parnasse seulement On emploie une matière Qui dure éternellement.

Si l'on conserve les noms, Ge doit être par mes sons, Et non point par vos machines :

Un jour, un jour l'univers Cherchera sous vos ruines Ceux qui vivront dans mes vers.

Juges, vous le savez, et dans tout cet empire

Mon charme est plus connu que l'air qu'on y respire,

C'est le seul entretien que l'on prise aujourd'hui;

Pour comble de bonheur, Alcandre i en est l'appui.

Je n'en dirai pas plus, de peur que sa puissance

K 'oblige vos esprits à quelque déférence.

Vous jugez bien pourtant quelle est une beauté

Qui possède son cœur, et qui l'a mérité ;

Mais, sans vous prévenir par les traits du bien dire,

Je répondrai par ordre, et cela doit suffire.

On dirait que ces arts méritent tous le prix. Chaque fée a sans doute ébranlé les esprits : Toutes semblent d'abord terminer la querelle. L.i première a fait voir le besoin qu'on a d'elle. Si j'ai de son discours marqué les plus beaux traits, Elle loge les dieux . et moi je les ai faits. Ce mot est un peu vain , et pourtant véritable : Ceux qui se font servir le nectar à leur table, Sous le nom de héros ont mérité mes vers;

1 Louis xiv.

Je les ai déclarés maîtres de l'univers.

O vous qui m'écoutez, troupe noble et choisie.

Ainsi qu'eux quelque jour vous vivrez d'ami) rosie;

Mais Alcandre lui-même aurait beau l'espérer,

S'il n'implorait mon art pour la lui préparer.

Ce point tout seul devrait me donner gain de cause :

Rendre un homme immortel , sans doute est quelque chose :

Apellanire peut par ses savantes mains

L'exposer pour un temps aux regards des humains :

Pour moi, je lui bâtis un temple en leur mémoire;

Mais un temple plus beau, sans marbre et sans ivoire,

Que ceux où d'autres arts, avec tous leurs efforts,

De l'univers entier épuisent les trésors.

Par le second discours on voit que la Peinture

Se vante de tenir école d'imposture ,

Comme si de cet art les prestiges puissants

Pouvaient seuls rappeler les morts et les absents !

Ce sont pour moi des jeux : on ne lit point Homère,

Sans que tantôt Achille à l'âme si colère ,

Tantôt Agamemnon au front majestueux .

Le bien-disaut Ulysse, Ajax l'impétueux,

Et maint autre héros offre aux yeux son image :

Je les fais tous parler, c'est encor davantage.

La Peinture après tout n'a droit que sur les corps;

Il n'appartient qu'à moi de montrer les ressorts

Qui font mouvoir une âme, et la rendent visible :

Seule j'expose aux sens ce qui n'est pas sensible,

Et, des mêmes couleurs qu'on peint la vérité,

Je leur expose encor ce qui n'a point été.

Si pour faire un portrait Apellanire excelle ,

On m'y trouve du moins aussi savante qu'elle,

Mais je fais plus encore, et j'enseigne aux amants

A fléchir leurs amours en peignant leurs tourments.

Les charmes qu'Hortésie épand sous ses ombrages

Sont plus beaux dans mes vers qu'en ses propres ouvrages 5

Elle embellit les fleurs de traits moins éclatants ;

C'est chez moi qu'il faut voir les trésors du printemps.

Enfin, j'imite tout par mon savoir suprême;

Je peins, quand il me plaît, la Peinture elle-même.

Oui, beaux-arts, quand je veux, j'étale vos attraits :

Pouvez-vous exprimer le moindre de mes traits?

Si donc j'ai mis les dieux au-dessus de l'envie,

Si je donne aux mortels une seconde vie;

Si maint œuvre de moi, solide autant que beau,

Peut tirer un héros de la nuit du tombeau ;

Si , mort en ses neveux , dans mes vers il respire ,

Si je le rends présent bien mieux qu'Apellanire ;

Si de Palatiane , au prix de mes efforts ,

Les monuments ne sont ni durables ni forts ;

Si souvent Hortésie est peinte en mes ouvrages ,

Et si je fais parler ses fleurs et ses ombrages,

Juges, qu'attendez-vous? et pourquoi consulter?

Quel art peut mieux que moi cet écrin mériter ?

Ce n'est point sa valeur où j'ai voulu prétendre :

Je n'ai considéré que le portrait d'Alcandre l.

On sait que les trésors me touchent rarement :

Mes veilles n'ont pour but que l'honneur seulement.

Gardez ce diamant dont le prix est extrême :

Je serai riche assez, pourvu qu'AIcandre m'aime2.

i Louis XIV.

2 L'écrin qui devait être donne en pris à l'une des fées renfermait un diamant d'une beauié extraordinaire, et, sur le couvercle, le portrait du roi.

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