A M. FOUQUET
Dussé-je une fois vous déplaire, Seigneur, je ne me saurais taire.
Celui qui, plein d'affection, Vous promet une pension , Bien payable et bien assignée2 A tous les quartiers de l'année ; Qui . pour tenir ce qu'il promet , Va souvent au sacré sommet , Et . n'épargnant aucune peine , Y dort après tout d'une haleine Huit ou dix heures règlement ,
1 La Fontaine alla un jour à Baint-Handé pour voir Fouquet; mais, n'ayant pu être admis, il envoya celte épltre. Voyez l'Histoire de la vie et des ouvrages de Jean de la Fontaine, troisième édition, 1824, in-8°, p. 59 à- 03.
- Je ne doute pas que la Fontaine n'ait écrit assinée pour la rime, et qu'assignée ne soit ici une correction du copiste ou de l'éditeur; mais, comme je n'ai point vu le manuscrit de l'auteur, j'ai dû laisser ce mot tel qu'il a été imprimé par le premier éditeur.
Pour l'amour de vous seulement, J'entends à la bonne mesure, Et de cela je vous assure ; Celui-là , dis-je , a contre vous Un juste sujet de courroux.
L'autre jour, étant en affaire , Et le jugeant peu nécessaire, Vous ne daignâtes recevoir Le tribut qu'il croit vous devoir D'une profonde révérence.
Il fallut prendre patience , Attendre une heure, et puis partir.
j'eus le cœur gros, sans vous mentir,
Un demi-jour, pas davantage ,
Car enfin ce serait dommage
Que , prenant trop mon intérêt .
Vous en crussiez plus qu'il n'en est.
Comme on ne doit tromper personne,
Et que votre âme est tendre et bonne ,
Vous m'iriez plaindre un peu trop fort
Si, vous mandant mon déconfort1,
Je ne contais au vrai l'histoire ;
Peut-être même iriez-vous croire
Que je souhaite le trépas
Cent fois le jour, ce qui n'est pas.
Je me console , et vous excuse :
Car, après tout , on en abuse -,
On se bat à qui vous aura.
Je crois qu'il vous arrivera
Choses dont aux courts jours se plaignent
i Miction accompagnée de ^ouv^cM^s^n^l^ perdre le mol confort, dont les Allais font un s .1 grand 'USJ"^
.„•„„ trouve fréquemment dans nos vieux poètes et dans Montai ^eTelnous avons cependant conserve .es composes de ce mot,
tels <iue déconfort et réconfort.
Moines d'Orbais ' , et surtout craignent : C'est qu'à la fin vous n'aurez pas Loisir de prendre vos repas.
Le roi , l'État , votre patrie , Partagent toute votre vie ; Rien n'est pour vous, tout est pour eux. Bon Dieu ! que l'on est malheureux Quand on est si grand personnage !
Seigneur, vous êtes bon et sage Et je serais trop familier Si je faisais le conseiller.
A jouir pourtant de vous-même Vous auriez un plaisir extrême :
Renvoyez donc en certains temps Tous les traités, tous les traitants, Les requêtes, les ordonnances, Le parlement et les finances, Le vain murmure des frondeurs , Mais , plus que tous , les demandeurs , La cour, la paix , le mariage , Et la dépense du voyage2, Qui rend nos coffres épuisés, Et nos guerriers les bras croisés.
Renvoyez, dis-je, cette troupe, Qu'on ne vit jamais sur la croupe Du mont où les savantes sœurs Tiennent boutique de douceurs.
Mais que pour les amants des Muses Votre Suisse n'ait point d'excuses.
Et moins pour moi que pour pas un.
Je ne serai pas importun :
Je prendrai votre heure et la mienne.
i Abbaye qui était dans le voisinage de Château-Thierry;
2 ces vers onl rapport aux événements du temps; à la paix des Pyrénées, au mariage du roi, ci au besoin d'argent qu'éprouvait le gouvernement, qui forçait Mazariti à recourir à des emprunts.
Si je vois qu'on vous entretienne J'attendrai fort paisiblement En ce superbe appartement Où l'on a fait d'étrange terre1 , Depuis peu, venir à grand' erre2 (Non sans travail et quelques frais) Des rois Cépbrim et Kiopès Le cercueil , la tombe , ou la bière : Pour les rois , ils sont en poussière.
C'est là que j'en voulais venir.
Il me fallut entretenir Avec ces monuments antiques , Pendant qu'aux affaires publiques Vous donniez tout votre loisir.
Certes j'y pris un grand plaisir.
Vous semble-t-il pas que l'image D'un assez galant personnage Sert à ces tombeaux d'ornement?
Pour vous en parler franchement , Je ne puis m'empêcher d'en rire.
Messire Orus , me mis-je à dire , Vous nous rendez tous ébahis :
Les enfants de votre pays Ont , ce me semble , des bavettes Que je trouve plaisamment faites.
On m'eût expliqué tout cela ; Mais il fallut partir de là Sans entendre l'allégorie.
Je quittai donc la galerie,
Fort content , parmi mon chagrin ,
De Kiopès et de Céphrim,
i C'est-à-dire de terre étrangère.
2 Promiitement. Cette expression à grcmd'erre se rencontre tr<-quemmeiitdans nos vieux poètes, el la Fontaine s'en est servi plusieurs fois.
D*Orus , et de tout son lignage, Et de maint autre personnage.
Puissent ceux d'Égvpte en ces lieux, Fussent-ils rois , fussent-ils dieux , Sans violence et sans contrainte , Se reposer dessus leur plinthe Jusques au bout du genre humain !
Ils ont fait assez de chemin Pour des personnes de leur taille.
Et vous, seigneur, pour qui travaille Le temps qui peut tout consumer, Vous que s'efforce de charmer L'antiquité qu'on idolâtre , Pour qui le dieu de Cléopâtre , Sous nos murs enfin abordé , Vient de Memphis * à Saint-Mandé 2 , Puissiez-vous voir ces belles choses Pendant mille moissons de roses!
Mille moissons, c'est un peu trop;
1 La Fontaine parle ici, selon Matthieu Marais, d'un tombeau de certains rois d'Egypte, que l'on avait fait venir pour satisfaire la curiosité de Fouquet. En 10S" , il fit venir de Lyon des statues et des ligures antiques de marbre à Vaux, qui provenaient de la démolition d'une vieille masure de la ville de Lyon, qui lui avait été donnée par le Tcllier. Voyez Recueil des défenses de M. Fouquet, t. I, p. 266.
2 V» des chefs d'accusation dirigés contre Fouquet fut la somptuosité dé sa maison de Saint-Mandé. La bibliothèque était une des plus riches de l'Europe. Fouquet, dans ses défenses, déclare qu'elle lui avait été donnée par son père, et que le reste provenait des livres de MM. de Morangis, le Ragois, Arnoul, Cramoïsy, et des dons des auteurs et des libraires. (Voyez La production de M. Fouquet contre celle de M. Talon, 1663, in-18, t. III, p. 139 du Recueil des défenses.) Celte maison de Saint-Mandé se trouve décrite dans le tome I, p. -20 du même recueil. M. Tilon l'acheta pour les hospita-
!■■ Chantilly, et elles s'y sont établies en 1705. Marolles , clans ses Mémoires, t. l, p. 278 et 283, parle des belles peintures que Fouquet avail fait exécuter à Saint-Mandé, et pour lesquelles la Fontaine avait composé des vers français, et Nicolas Gervaise, médecin et ami de Fouquet, des vers latins.
Car nos ans s'en vont au galop , Jamais à petites journées.
Hélas! les belles destinées TVe devraient aller que le pas.
Mais quoi ! le ciel ne le veut pas.
Toute âme illustre s'en console , Et, pendant que l'âge s'envole Tâche d'acquérir un renom Qui l'ait encor vivre le nom Quand le héros n'est plus que cendre.
Témoin celui qu'eut Alexandre , Et celui du fils d'Osiris , Qui va revivre dans Paris.