‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 243 sur 287 · A M. LE DUC DE BOUILLON · texte numérisé non relu

A M. LE DUC DE BOUILLON

Fils et neveu de favoris de Mars1 , Qui ne voyez chez vous de toutes parts Ni de vertu ni d'exemple vulgaire, Qui de par vous et de par votre père Avez acquis l'amour de tous les cœurs, Digne héritier d'un peuple de vainqueurs. Écoutez-moi : qu'un moment de contrainte Tienne votre âme attentive à ma plainte :

1 L'oncle de Godefroy-Maurice de la Tour, duc de Bouillon, était le grand Turenne; et son père était Frédéric-Maurice de la Tour, qui naquit le 2-2 octobre 1000, et mourut le 9 août 1651. C'est l'année même de sa mort que Frédéric-Maurice effectua, le 10 mars, l'échange de la principauté de Sedan contre les comtés d'Auvergne cl d'Évreux, les duchés d'Albret et de Château-Thierry. Il fil ses premières armes sous Maurice et Henri-Frédéric de Nassau, prince d'Orange, ses oncles maternels. Il marcha sur les traces de ces grands capitaines, et s'acquit en [feu de temps une grande réputation. Son lîls Godefroy-Maurice, auquel cette épître est adressée, se distingua aussi dans les combats; cl les louanges données ici par notre poète s<>ni des vérités historiques.

EPITEES. 477

Sur mon malheur daignez vous arrêter ; En ce temps-ei c'est beaucoup d'écouter.

La sotte peur d'importuner un prince .

Vice non pas de cour, mais de province , Comme Phébus est mauvais courtisan , M'avait lié la voix jusqu'à présent : Une autre peur à son tour me domine, Et j'ai chassé cette honte enfantine; Je parle enfin , et fais parler encor, Non mon mérite, il n'est pas assez fort, Mais mon seul zèle et sa ferveur constante , Car tout héros de cela se contente ; Puis, pour toucher un prince généreux, C'est bien assez que l'on soit malheureux. Je le suis donc, grâces à l'écurie* , Et ne suis pas seul de ma confrérie -. Un partisan nous ruine tout net :

Ce partisan, c'est la Vallée Cornay.

Dessous sa griffe il faut que chacun danse : D'autre Antéchrist je ne connais en France : Homme rusé , Janus à double front , L'un de rigueur, l'autre à composer prompt. Les distinguer n'est pas chose facile ; L'un après l'autre ils exercent ma bile : Quand la Vallée , en se faisant prier, Dit qu'il me veut manger tout le dernier, Cornay poursuit; et quand Cornay retarde, Y la Vallée il me faut prendre garde.

i La Fontaine, dans des actes, avait pris, à l'exemple de ses ancêtres, la qualité û'écuyer; ce qui n'était pas permis, à moins de faire preuve de noblesse. Le lise dirigea contre lui des poursuites, et en son absence un arrêt rendu par défaut le condamna à deuv mille francs d'amende, il s'adressa au duc de Bouillon, comme à son protecteur naturel . puisqu'il était seigneur de Château-Thierry.

- Les poursuites contre ceux qui usurpaient le titre de nobles se continuèrent et se renouvelèrent avec plus d'activité encore eu ltiiio, ainsi qu'on le voit par un passage de la Muse dauphinede Subligny, vingt-cinquiè semaine, 1667, in-124 p. 235,

Prince, je ris, mais ce n'est qu'en ces vers.

L'ennui me vient de mille endroits divers ,

Du parlement, des aides, delà chambre1,

Du lieu fameux2 par le sept de septembre3,

De la Bastille4, et puis du Limosin5;

Il me viendra des Indes à la fin.

Je ne dis pas qu'il soit juste qu'on voie

Le nom de noble à toutes gens en proie ;

C'est un abus , il faut le prévenir ;

Et sans pilié les coupables punir;

Il le faut , dis-je , et c'est où nous en sommes :

Mais le moins fier, mais le moins vain des hommes,

Qui n'a jamais prétendu s'appuyer

Du vain honneur de ce mot d'écuyer,

Qui rit de ceux qui veulent le paraître*,

Qui ne l'est point, qui n'a point voulu Pétre;

C'est ce qui rend mon esprit étonné.

Avec cela je me vois condamné ,

i La chambre de l'Arsenal instruisait alors le procès de Fouquet.

2 Nantes.

3 C'est le jour où M. Fouquet fut arrêté. (Note de la main de la Fontaine, écrite en marge à côté de ce vers.) Elle n'en est pas moins inexacte. C'est le 3 septembre que Fouquet fut arrêté à Nantes. Voyez les Conclusions de ses défenses, 1GG8, in-18, p. 261 ; sa Requête présentée au parlement le 19 juillet 1662; la lettre de Louis XIV à la reine mère, en date du 5 septembre 1661 (Œuvres de Louis AVI", t. V, p. 52), et les registres de la Bastille. (Mémoires historiques sur la Bastille, 1789, in-8°, t. I, p. 26.)

4 Pcllisson, l'ami intime de la Fontaine, et premier commis de Fouquet, avait été arrêté en même temps que le surintendant, et conduit à la Bastille dans le mois de septembre 1661. Il n'en sortit que quatre ans après. (Voyez les Œuvres diverses de M. Pellisson, t. I, p. 91.)

s Madame Fouquet avait été conduite à Limoges. (Voyez Œuvres de Louis XIV, t. V, p. 52.) Un acte reçu par Biaise, notaire royal, le 27 octobre 1661 , visé dans une sentence du Chàtelet, en date du 23 décembre 1661 , constate la présence de la femme du surintendant à Limoges à la fin de 1661. (Note communiquée par M. de Monmerqué.)

* VAU. parclw , dans le manuscrit , par licence poétique, et pour rimer aux jeux comme aux oreilles. Il y a un grand nombre d'exemples de même nature dans notre auteur.

Mais par défaut. J'étais lors en Champagne*, Dormant, rêvant, allant par la campagne, Mon procureur dessus quelque autre point ' , Et ne songeant à moi ni peu ni point , Tant il croyait que l'affaire était bonne. On Ta surpris : que Dieu le lui pardonne! Il est bon homme, habile, et mon ami, Sait tous les tours; mais il s'est endormi. Thomas Bousseau2 n'eu a pas fait de même, Sa vigilance en tel cas est extrême ; Il prend son temps , et fait tout ce qu'il faut Pour obtenir un arrêt par défaut.

Le rapporteur m'en a donné l'endosse , En celui-ci mettant toute la sauce3.

S'il eût voulu quelque peu différer, La cour, seigneur, eut pu considérer Que j'ai toujours été compris aux tailles ; Qu'en nul partage , ou contrat d'épousailles , En jugements intitulés de moi, En acte aucun qui puisse nuire au roi , Je n'ai voulu passer pour gentilhomme.

Thomas Bousseau n'a su produire en somme Que deux contrats4, si chétifs que rien plus,

1 C'est-à-dire, mon procureur était dessus quelque autre point. On trouve dans la Fontaine d'assez fréquents exemples de ces sortes d'ellipses, peu d'accord avec les règles ordinaires de la grammaire. Ainsi, dans la fable xxvi du livre VIIL, il a dit :

Ces gens étaient les fous , Démocrite le sage.

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