A MADAME LA PRINCESSE DE BAVIÈRE
Juillet 1GG9.
Votre altesse sérénissime A dit-on, pour moi quelque estime, Et veut que je lui mande en vers Les affaires de l'univers; J'entends les affaires de France :
J'obéis, et romps mon silence.
L'intérêt et l'ambition Travaillent à l'élection
i Marie-Anne Mancini , que le duc de Bouillon avait épousée celte même année 166-2, le 20 avril. Le contrat de mariage, en date du 10 avril, se trouve imprimé dans Baluze, Histoire généalogique de la maison d'Auvergne, t. II, p. 835.
2 Avec l'esprit. Cette tournure est commune dans Amyot. Dans la traduction de Longus, il dit : « Ils serrèrent ce qui s'étoit trduvé quand et lui. »
3 Mauricctte-Fébionie de la Tour, sœur du duc de Bouillon qui. Je 28 avril 1668, épousa à Château-Thierry Maximilicn- Philippe- Jérôme, comte palatin du Rhin, duc de Bavière. Elle était fille de Frédéric-Maurice de la Tour, duc de Bouillon, mort- en 1652, et rt'É- Jisabeth-Fébronie, morte en 1657. Mauricette-Fébronie mourut à Turckheim le 20 juin 1706, à l'âge de cinquante-quatre ans.
Du monarque de la Pologne1.
On croit ici que la besogne Est avancée ; et les esprits Font tantôt accorder le prix Au Lorrain2, puis au Moscovite3, Coudé1, Nieubourg8, carie mérite De tous côtés fait embarras.
Condé , je crois, n'en manque pas.
Si votre époux voulait, madame, Régner ailleurs que sur votre âme , On ne peut l'aire un meilleur cboix.
Heureux qui vivrait sous ses lois !
Ceux qui des affaires publiques Parlent toujours en politiques , Réglant ceci, jugeant cela (Et je suis de ce nombre-là); Les raisonneurs , dis-je, prétendent Qu'au Lorrain plusieurs princes tendent.
Quant à Moscou , nous l'excluons ; Voici sur quoi nous nous fondons :
Le schisme y règne ; et puis son prince Mettrait la Pologne en province.
Nieubourg nous accommoderait :
Au roi de France il donnerait Quelque fleuron pour sa couronne , Moyennant tant , comme l'on donne , Et point autrement ici-bas.
' Casimir, roi de Pologne, avait abdiqué la couronne le 16 septembre 1668, et s'était retiré à Paris, à l'abbaye de Saint-Germain des Prés.
2 Le due Charles de Lorraine, né le .'> avril 1614, mort le 18 septembre 1675.
3 Alexis Mikhailovitch, ezar de Russie, né l'an 1 030 , et mort le ■s février 1676.
' A Condé, à Nieubourg : il y a ellipse. Louis II, ou le grand Condé, naquit le 8 septembre 1621, et mourut le 11 décembre 1086.
5 Philippe-Guillaume, duc de Nieubourg, ué le 23 novembre lois. Voyez VHistoire <i^ la vie cl des ouvrages de la Fontaine, troisième édition, i». 104
Nous serions voisins des États1 ; Ils en ont l'alarme, et l'ont brigue.
Contre Louis chacun se ligue.
Cela lui fait beaucoup d'honneur, Et ne lui donne point de peur.
Que craindrait-il , lui dont les armes Vont aux Turcs causer des alarmes2?
Nous attendons du Grand Seigneur Un bel et bon ambassadeur ; Il vient avec grande cohorte :
Le nôtre est flatté par la Porte3.
Tout ceci la paix nous promet Entre Saint-Marc et Mahomet'1.
Notre prince en sera l'arbitre :
Il le peut être à juste titre-, Et ferait même, contre soi, Justice au Turc en bonne foi.
Pendant que je suis sur la guerre Que Saint-Marc soutire dans sa terre, Deux de vos frères5 sur les flots
i C'est-à-dire de la Hollande. Louis XIV, pour prix de l'appui qu'il accordait au duc de Nieubourg, espérait obtenir la cession du duché de .luliers, ce qui aurait rendu la France limitrophe des États de Hollande.
2 En guerre avec les Vénitiens, les Turcs' assiégeaient Candie. Voyez l'Histoire de la vie et des ouvrages de la Fontaine , troisième édition, p. 100.
3 Les secours que Louis XIV venait de donner à la république de Venise n'empêchèrent pas que le Grand Seigneur ne fil rendre de grands honneurs à M. de Noinlel, ambassadeur de France à la Porte Ottomane, et qu'il n'envoyât Soliman en ambassade en France. Voyez Reboulet, Histoire du règne de Louis XIV, t. II, p. 15.
4 C'est-à-dire, entre la république de Venise, qui est sous la protection de saint Marc, et le Grand Seigneur, qui est mahométan.
s C'étaient les deux plus jeunes. L'aîné des deux, Constantin- Ignace de la Tour, mourut le 3 octobre 1670, à l'âge de vingt-quatre ans, des blessures qu'il avait reçues deux jours auparavant dans un combat singulier. Son plus jeune frère, Henri-Maurice, selon Baluze {Henri-Ignace, selon l'Art de vérifier les dates), fut également lue en duel, et mourut à Colmar le -20 février 1075. Il avait le titre de duc de Château-Thierry. Voyez l'Histoire de la vie et des ouvrages de la Fontaine, troisième édition, p. 167.
Vont secourir les Candiots.
Oh ! combien de sultanes prises !
Que de croissants dans nos églises !
Quel nombre de turbans fendu !
Tête et turban, bien entendu.
Puisqu'en parlant de ces matières Me voici tombé sur vos frères, Vous saurez que le chambellan1 A couru cent cerfs en un an.
Courir des hommes , je le gage , Lui plairait beaucoup davantage ; Mais de longtemps il n'en courra :
Son ardeur se contentera , S'il lui plaît, d'une ombre de guerre.
D'Auvergne- s'est dans notre terre Rompu le bras : il est guéri.
Ce prince a dans Château-Thierry Passé deux mois et davantage. Rien de meilleur, rien de plus sage , Et de plus selon mes souhaits, Parmi les grands ne fut jamais.
Le duc d'Albret3 donne à l'étude Sa principale inquiétude.
Toujours il augmente en savoir.
Je suis jeune assez pour le voir Au-dessus des premières têtes.
Son bel esprit , ses mœurs honnêtes , L'élèveront à tel degré
i Godelïoy-Mauricc do la Tour, duc do Bouillon, grand chambellan, l'aîné dos frères de la princesse, le mari de Marie-Anne Manlini, duchesse de Bouillon, protectrice de noire poète.
- Frédéric-Maurice de la Tour, comte d'Auvergne, colonel général île cavalerie légère, le second des frères de la princesse.
;) Emmanuel-Théodose, troisième frère do la princesse, par rang d'âge, duc d'Albret, depuis cardinal et grand aumônier de Franco, mort à Kome le 7 mars 1715.
Qu'enfin je m'en contenterai1.
Veuille le ciel à tous ses frères Rendre toutes choses prospères, Et leur donner autant de nom , Autant d'éclat et de renom , Autant de lauriers et de gloire, Que par les mains de la victoire L'oncle2 en reçoit depuis longtemps!
Si leurs désirs n'en sont contents, Et que plus haut leur âme aspire , Je serai le premier à dire Qu'ils auront tort , et que les cœurs Ne sont jamais soûls de grandeurs.
Trouveront-ils en des familles, Par les garçons et par les filles, Par le père et par les aïeux , Un tel nombre de demi-dieux , Et de déesses tout entières?
Car demi-déesses n'est guèïes En usage , à mon sentiment ; Puis, quand je n'aurais seulement Qu'à parler de votre mérite , L'expression serait petite.
Veuille le ciel , à votre tour.
Vous donner un petit Amour Qui , par la suite des années , D'un grand Mars ait les destinées !
Au moment que j'écris ces vers .
Et m'informe des bruits divers , Je viens d'apprendre une nouvelle.
C'est que, pour éviter querelle, On s'est en Pologne choisi
1 Ces vers sonl une prédiction du chapeau de cardina â'Albret obtint quelque temps après, le i aoûl 1669. î Le grand Turennc.
il que le duc
Un roi dont le nom est en ski*.
Ces messieurs du Nord font la nique
A toute notre politique.
Notre argent, celui des Etats,
Et celui d'autres potentats
Bien moins en fonds . comme on peut croire ,
Force santés aura fait boire ;
Et puis c'est tout. Je crois qu'en paix
Dans la Pologne désormais
On pourra s'élire des princes ,
Et que l'argent de nos provinces
Ne sera pas une autre fois
Si friand de faire des rois.