A MADAME DE FONTANGES
Charmant objet2, digne présent des deux, Et ce n'est point langage de Parnasse ,
i La vie de Turenne est pleine de traits semblables, qui prouvent l'amour des soldats pour ce héros, et la confiance qu'ils avaient en lui.
2 Marie-Angélique de Scoraille de Roussille, duchesse de Fontanges, à laquelle cette épître est adressée, naquit en 1061. Elle devint la maîtresse de Louis XIV en 1679, cl mourut des suites de couches, le 28 juin 1681, à Port-Royal. Voyez l'Histoire de la vie et des ouvrages de J. de la Fontaine, 3e édition, p. 308 à 311.
Votre beauté vient de la maiu des dieux : Vous l'allez voir au récit que je trace. Puissent mes vers mériter tant de grâce Que d'être offerts au dompteur des humains1, Accompagnés d'un mot de votre bouche, Et présentés par vos divines mains , De qui l'ivoire embellit ce qu'il touche !
Je me trouvai chez les dieux l'autre jour : Par quel moyen? J'en perdis la mémoire. Il me suffit que de l'humain séjour Je fus porté dans ce lieu plein de gloire. Un dieu s'en vint ; et m'ayant abordé : Mortel, dit-il, Juphi m'a commandé De te montrer par grâce singulière , L'Olympe entier et tout le firmament.
Ce dieu c'était Mercure, assurément:
Il en avait tout l'air et la manière.
Après l'abord , il me montra du doigt Force clartés qui partaient d'un endroit : Vois-tu, dit-il, cet enclos de lumière?
C'est le palais du monarque des dieux.
Et moi d'ouvrir incontinent les yeux.
Ce que je vis était d'une matière Qui ne saurait dignement s'exprimer.
Figurez-vous tout ce qui peut charmer, Tout ce qui peut éblouir tout ensemble -, Astres brillants et soleils radieux.
N'y comprenez toutefois vos beaux yeux, Car leur éclat n'a rien qui lui ressemble.
Avec Mercure eu ce palais entré , Selon leur rang je vis sur maint degré Les dieux assis, Jupiter à la tête :
Tous paraissaient en des atours de fête.
1 Louis XIV.
Le Sort ouvrit un livre à cent fermoirs, Puis fit crier dans les sacrés manoirs Par trois hérauts, à trois fois différentes, Le contenu des paroles suivantes :
De par Jupin soient les dieux avertis , Conformément à nos divins usages, Que l'on va faire au ciel deux mariages Avant qu'ils soient sur la terre accomplis.
Au mot d'hymen je vis chacun se taire . Et les ouï par trois fois publier :
L'un pour Conti1, l'autre pour l'héritier Du Jupiter de ce bas hémisphère2.
On applaudit ; puis silence étant fait , Le dieu des vers lut deux épithalames.
En voici l'un : Couple heureux et parfait , Couple charmant , faites durer vos flammes Assez longtemps pour nous rendre jaloux ; Soyez amants aussi longtemps qu'époux.
Douce journée ! et nuit plus douce encore , Heures, tardez, laissez au lit l'Aurore. Le temps s'envole; il est cher aux amants, Profitez donc de ses moindres moments; Jeune princesse , aimable autant que belle , Jeune héros , non moins aimable qu'eMe : Le temps s'envole , il faut le ménager, Plus il est doux, et plus il est léger.
i 11 s'agit ici de Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, pair de France, né en 1661, marié le 16 janvier 1680 à Marie-Anne de Bourbon, dite mademoiselle de Blois, duchesse de la Vallière, fille naturelle du roi et de madame de la Vallière, le 2 octobre 1666, morte ie 3 mai 1739, depuis princesse douairière de Conti, son mari étant mort sans postérité le 9 novembre 1685. Voyez Anselme, Histoire généalogique et chronologique de la maison de France, troisième édition, in-folio, 17-26, t. I, p. 348-350.
- Le Jupiter de ce bas hémisphère est Louis XIV, et son héritier csi Louis de France, ou le Dauphin, marié le 7 mars 1680 à Annc- Maric-Chrisline, lille de l'électeur de Bavière.
EPITKES. 493
Phébus se tut : et bien que dans leur âme Les immortels enviassent Conti , Du couple heureux et si bien assorti L'on dit au Sort qu'il prolongeât la trame, S'il se pouvait. Puis le père des vers, Changeant de ton pour l'autre épithalame, Lut ce qui suit : Chantez , peuples divers. Que tout fleurisse aux terres leurs demeures*. Ne tardez plus; avancez, lentes Heures; Allez porter aux humains un printemps Tel que celui qui commença les temps.
Heures, volez; hâtez l'heur1 et la joie Du fils des dieux , à qui l'Olympe envoie Une princesse2 au regard enchanteur.
Mille beaux dons éclatent dans son cœur ; En son esprit , en son corps mille charmes : Amour la suit , Amour a pris des armes Qui soutiendront l'honneur de son carquois. Prince , il faudra se rendre cette fois.
Ces chants finis, je ne saurais vous dire
Comment enfin chacun se sépara.
Mercure seul avec moi demeura.
J'obtins de lui que de ce vaste empire
L'on m'ouvrirait les temples; et je vis
Deux noms fameux, deux noms rivaux prétendre
Le premier rang aux célestes lambris :
* VAR. Dans les éditions modernes :
Que tout fleurisse aux terrestres demeures. Cette leçon est peut-être préférable pour l'élégance et l'harmonie ; mais ce n'est pas celle de la Fontaine. Les éditions des Œmrrcq jHisihumes et celle des Œuvres diverses de 1729 s'accordent à donner ce vers tel que'je l'ai rétabli dans le texte.
1 Le bonheur. « Heur, dit In Bruyère, se plaçait, où bonheur ne saurait entrer: il a fait heureux, qui est français, et il a cesse <!<• l'être. » Le défaut qui se trouve dans ce vers de la Fontaine donne, suivant nous, la raison qui a fait disparaître ce mot de la langue; il ressemblait trop au mot heure, qui a une tout autre signification.
- Marie-Christine de Bavière.
494 EPITEES.
L'un, c'est Louis; l'autre, c'est Alexandre. De ces deux rois je comparai les faits, Non la personne ; elle est trop différente : Et Statira , qui se méprit aux traits Du conquérant dont la Grèce se vante1, Au roi des Francs n'aurait jamais erré : Toujours ce prince aux regards se présente Mieux fait qu'aucun dont il soit entouré. Je vis encore une jeune merveille ; Si ce n'est vous , c'en est une pareille : Mais c'est vous-même ; et Mercure me dit Comment le ciel un tel œuvre entreprit.
Mortel, dit-il, il est bon de t'apprendre Par quel motif ce chef-d'œuvre fut fait. Un jour Jupin, se trouvant satisfait Des vœux qu'en terre on venait de lui rendre, Nous dit à tous : Je veux récompenser De quelque don la terrestre demeure.
Le don fut beau, comme tu peux penser; Minerve en fit un patron tout à l'heure. L'éclat fut pris des feux du firmament; Chaque déesse , et chaque objet charmant Qui brille au ciel avec plus d'avantage , Contribua du sien à cet ouvrage.
Pallas y mit son esprit si vanté, Junon son port , et Vénus sa beauté , Flore son teint , et les Grâces leurs grâces. Heureux mortel ! en un point tu surpasses Tous tes pareils; car lequel d'entre vous, Favorisé jusqu'à ce point par nous, A jamais vu l'Olympe et sa structure?
Retourne-t'en, conte ton aventure, Chante aux humains ces miracles divers.
i Femme de Darius Codoman , qui prit Éphcstion pour le conquérant macédonien.
Il n'eut pas dit, que, sans autre machine, Je me revis dans le bas univers.
Divin objet, voilà votre origine; Agréez-en le récit dans ces vers