SATIRE SUR LE MÊME SUJET QUE L'ÉPITRE SUIVANTE
Le Florentin 2 Montre à la fin Ce qu'il sait faire :
Il ressemble à ces loups qu'on nourrit , et fait bien , Car un loup doit toujours garder son caractère ,
Comme un mouton garde le sien.
J'en étais averti ; l'on me dit : Prenez garde ; Quiconque s'associe avec lui se hasarde : Vous ne connaissez pas encor le Florentin, C'est un paillard , c'est un mâtin Qui tout dévore, Happe tout , serre tout : il a triple gosier. Donnez-lui, fourrez-lui, le glout3 demande encore : Le roi même aurait peine à le rassasier.
Malgré tous ces avis, il me fit travailler.
i Boutade satirique contre Lulli, qui avait engagé la Fontaine à faire un opéra. La Fontaine composa Daphné : et quand cet ouvrage fut achevé, Lulli le refusa, comme peu propre à la musique, fct préféra l'opéra de Proserpine de Quinault, qu'il mit en musique. Notre poète, irrité d'un tel procédé, écrivit alors cette pièce de vers, qui circula d'abord en manuscrit, cl fut imprimée, contre le gré de l'auteur, dans un recueil de ses contes, publié à Amsterdam en 1691, t. II, p. I.
- Jean-Baptiste Lulli, né à Florence en 1633, et mort le 22 mars 1687, fut amené en France, à l'âge de treize à quatorze ans, par le chevalier de Guise, et a composé tous ses ouvrages à Paris.
3 vieux mot pour glouton. On le trouve dans le Thrésor de la langue franeoyse, de Nicot, in-folio, 1606, p. 318. Glout se dit encore en basse Bretagne.
49f, EPITRES.
Le paillard s'en vint réveiller Un enfant des nœuf Sœurs; enfant à barbe grise,
Qui ne devait en nulle guise Être dupe : il le fut, et le sera toujours. Je me sens né pour être en butte aux mécbants tours. Vienne encore un trompeur, je ne tarderai guère.
Celui-ci me dit : Veux-tu faire,
Presto, presto, quelque opéra,
Mais bon ? ta muse répondra
Du succès par-devant notaire.
Voici comment il nous faudra
Partager le gain de l'affaire.
Nous en ferons deux lots , l'argent et les ebansons :
L'argent pour moi , pour toi les sons : Tu t'entendras cbanter, je prendrai les testons1;
Volontiers je paye en gambades.
J'ai huit ou dix trivelinades Que je sais sur mon doigt ; cela joint à l'honneur De travailler pour moi, te voilà grand seigneur. Peut-être n'est-ce pas tout à fait sa harangue ;
Mais s'il n'eut ces mots sur la langue , Il les eut dans le cœur. Il me persuada,
A tort , à droit me demanda Du doux, du tendre, et semblables sornettes.
Petits mots , jargons d'amourettes Confits au miel; bref, il m ' enquinaxidat .
Je n'épargnai ni soins ni peines Pour venir à son but et pour le contenter :
Mes amis devaient m'assister; J'eusse, en cas dé besoin, disposé de leurs veines.
1 Le lésion était à celte époque une monnaie de France, en argent ayant cours, dont le poids étail de sept deniers dix «trains trébuchant, et qui valait une livre trois deniers. Voyez VOrdonnanec du 2 mai 1G7<i, in-8°, p. n
2 Du nom de Quinav.lt la Fontaine fait un verbe expressif et plaisant
Des amis! disait le glouton, En a-t-on ?
Ces gens te tromperont , ôteront tout le bon ,
Mettront du mauvais en la place.
Tel est l'esprit du Florentin :
Soupçonneux, tremblant, incertain,
Jamais assez sûr de son gain,
Quoi que l'on dise ou que l'on lasse.
Je lui rendis en vain sa parole cent fois;
Le b ' avait juré de m'amuser six mois.
Il s'est trompé de deux ; mes amis , de leur grâce , Me les ont épargnés, l'envoyant où je croi
Qu'il va bien sans eux et sans moi.
Voilà l'histoire en gros : le détail a des suites
Qui valent bien d'être déduites;
Mais j'en aurais pour tout un an; Et je ressemblerais à l'homme de Florence , Homme long à conter, s'il en est un en France. Chacun voudrait qu'il fût dans le sein d'Abraham.
Son architecte, et son libraire,
Et son voisin , et son compère , Et son beau-père , Sa femme, et ses enfants, et tout le genre humain,
Petits et grands, dans leurs prières,
Disent le soir et le matin :
Seigneur par vos bontés pour nous si singulières,
Délivrez-nous du Florentin.
i Cette grossière injure n'était malheureusement pas une calomnie; les mœurs de Lulli étaient infâmes, et connues de tous ses contemporains. Malgré la faveur dont jouissait auprès du roi ce musicien, la police, avertie par la clameur publique, fit enlever son petit valet Brunet, et le lit mettre à Saint-Lazare. Voyez à ce sujet les Œuvres de Pavillon, t. II, p. 177, et les Œuvres de Chaulieu, t. II, p. 91, édit. I77i, in-8°.