A MADAME DE LA SABLIERE
Désormais que ma muse, aussi bien que mes jours,
Touche de son déclin l'inévitable cours,
Et que de ma raison le flambeau va s'éteindre ,
Irai-je en consumer les restes à me plaindre ,
Et prodigue d'un temps par la Parque attendu ,
Le perdre à regretter celui que j'ai perdu?
Si le ciel me réserve encor quelque étincelle
Du f eu dont je brillais en ma saison nouvelle,
Je la dois employer ; suffisamment instruit
Que le plus beau couchant est voisin de la nuit.
Le temps marche toujours; ni force, ni prière,
Sacrifices ni vœux , n'allongent la carrière :
Il faudrait ménager ce qu'on va nous ravir.
Mais qui vois-je que vous sagement s'en servir?
Si quelques-uns l'ont fait, je ne suis pas du nombre;
Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre ;
J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens.
Les pensers amusants, les vagues entretiens,
Vains enfants du loisir, délices chimériques;
Les romans et le jeu, peste des républiques.
Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits,
Ridicule fureur qui se moque des lois ;
Cent autres passions , des sages condamnées ,
Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années.
i Cette épitre a le titre de Discours dans les ouvrages de prose el de poésie des sieurs de Maacroix et de la Fontaine, t. I, p. 126, où elle a été publiée pour la première fois. .Notre poêle lut cette épîlre a la séance publique de l'Académie française qui fut tenue pour sa réception. Voyez l'Histoire de lu vie et des ouvrages de la Fontaine, troisième édition, 1821, p. 335.
502 EPITBES.
L'usage des vrais biens réparerait ces maux,
Je le sais, et je cours encore à des biens faux.
Je vois chacun me suivre : on se fait une idole
De trésors, ou de gloire, ou d'un plaisir frivole.
Tantales obstinés , nous ne portons les yeux
Que sur ce qui nous est interdit par les deux.
Si faut-il1 qu'à la fin de tels pensers nous quittent-.
Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent.
Je recule , et peut-être attendrai-je trop tard :
Car, qui sait les moments prescrits à son départ ?
Quels qu'ils soient , ils sont courts ; à quoi les emploierai-je ?
Si j'étais sage, Iris (mais c'est un privilège
Que la nature accorde à bien peu d'entre nous ) ,
Si j'avais un esprit aussi réglé que vous,
Je suivrais vos leçons , au moins en quelque chose :
Les suivre en tout, c'est trop; il faut qu'on se propose
Un plan moins difficile à bien exécuter.
Un chemin dont sans crime on se puisse écarter2.
Ne point errer est chose au-dessus de mes forces :
Mais aussi , de se prendre à toutes les amorces ,
Pour tous les faux brillants courir et s'empresser !
J'entends que l'on me dit : Quand donc veux-tu cesser? Douze lustres et plus3 ont roulé sur ta vie ? De soixante soleils la course entre-suivie Ne t'a pas vu goûter un moment de repos : Quelque part que tu sois, on voit à tous propos L'inconstance d'une âme en ses plaisirs légère , Inquiète, et partout hôtesse passagère : Ta conduite et tes vers , chez toi tout s'en ressent :
i Pourtant il faut.
^ Madame de la Sablière était alors très pieuse; elle communiait souvent , ei faisait de fréquentes retraites dans la maison des lm iu râbles.
3 La Fontaine avait soixante-lrois ans lorsqu'il fit lecture de cette épitre à l'Académie.
On te veut là-dessus dire un mot en passant.
Tu changes tous les jours de manière et de style,
Tu cours en un moment de Térence à Virgile :
Ainsi rien de parfait n'est sorti de tes mains.
Eh bien! prends, si tu veux, encor d'autres chemins.
Invoque des neuf Sœurs la troupe tout entière ;
Tente tout , au hasard de gâter la matière :
On le souffre, excepté tes contes d'autrefois'.
J'ai presque envie, Iris, de suivre cette voix;
J'en trouve l'éloquence aussi sage que forte.
Vous ne parleriez pas ni mieux , ni d'autre sorte :
Serait-ce point de vous qu'elle viendrait aussi ?
Je m'avoue, il est vrai, s'il faut parler ainsi,
Papillon du Parnasse , et semblable aux abeilles
A qui le bon Platon 2 compare nos merveilles :
Je suis chose légère, et vole à tout sujet;
Je vais de fleur en fleur, et d'objet en objet ,
A beaucoup de plaisirs je mêle un peu de gloire.
J'irais plus haut peut-être au temple de Mémoire ,
Si dans un genre seul j'avais usé mes jours ;
Mais, quoi! je suis volage en vers comme en amours.
En faisait mon portrait, moi-même je m'accuse, Et ne veux point donner mes défauts pour excuse : Je ne prétends ici que dire ingénument L'effet bon ou mauvais de mon tempérament A peine la raison vint éclairer mon âme
i On avait fait promettre à la Fontaine de ne plus composer de contes quand il serait reçu de l'Académie. Voyez l'Histoire de la vie et des ouvrages de la Fontaine, troisième édition, 1824, p. 327.
2 La Fontaine fait ici allusion à ce passage de Platon , dans le dialogue intitulé Ion : « Ce que se vantent de faire les poètes lyriques, leur imagination le fait véritablement; ils nous disent que les vers qu'ils nous apportent ils les ont cueillis dans les vergers et les jardins des Muses, où coulent des fontaines de miel; et que, semblables aux abeilles, ils voltigent ça et là, et ils nous disent la vérité : car le poète est un être sacré, léger, volage. » (Traduction de l'abbé Arnaud, dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions , t. XXXIX, p. 263.)
Que je sentis l'ardeur de ma première flamme. Plus d'une passion a depuis dans mon cœur Exercé tous les droits d'un superbe vainqueur. Tel que fut mon printemps, je crains que l'on ne voie Les plus chers de mes jours aux vains désirs en proie.
Que me servent ces vers avec soin composés? N'en attends-je autre fruit que de les voir prisés? C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre, Et qu'au moins vers ma fin je ne commence à vivre : Car je n'ai pas vécu; j'ai servi deux tyrans: Un vain bruit et l'amour ont partagé mes ans. Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre. Votre réponse est prête ; il me semble l'entendre : C'est jouir des vrais biens avec tranquillité-, Faire usage du temps et de l'oisiveté ; S'acquitter des honneurs dus à l'Etre suprême ; Renoncer aux Phylis en faveur de soi-même-, Bannir le fol amour et les vœux impuissants , Comme hvdres dans nos cœurs sans cesse renaissants.