A MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONTI
Pleurez-vous aux lieux ou vous êtes1?
La douleur vous suit-elle au fond de leurs retraites ?
1 François-Louis de Conli, après la mort d'Armand de Conli, son frère aine, qu'il chérissait tendrement, s'était retiré à son château de l'Jsle-Adam, sur les bords de l'Oise, où il se trouvait exilé par la
LA FOXTA1XE. 29
Ne pouvez-vous lui résister?
Dois-je enfin , rompant le silence ,
Ou la combattre , ou la flatter,
Pour adoucir sa violence?
Le dieu de l'Oise est sur ces bords ,
Qui prend part à votre souffrance ; Il voudrait les orner par de nouveaux trésors,
Pour honorer votre présence.
Si j'avais assez d'éloquence, Je dirais qu'aujourd'hui tout y doit rire aux yeux. Je ne le dirais pas : rien ne rit sous les cieux
Depuis le moment odieux Qui vous ravit un frère aimé d'amour extrême'.
Ce moment , pour en parler mieux ,
Nous ravit dès lors à vous-même.
Conti dès l'abord nous fit voir
Une âme aussi grande que belle.
Le ciel y mit tout son savoir,
Puis vous forma sur ce modèle.
Digne du même encens que les dieux ont là-haut Vous attiriez des cœurs l'universel hommage ; L'un et l'autre servait d'exemplaire et d'image :
Vous aviez tous deux ce qu'il faut
Pour être un parfait assemblage.
Je n'y trouvais qu'un seul défaut ,
C'était d'avoir trop de courage.
Par cet excès on peut pécher :
Conti méprisa trop la vie.
A travers le péril pourquoi toujours chercher Les noms dont après lui sa mémoire est suivie ?
Ces noms , qu'alors aucun n'envie ,
volonté du roi, qui avait saisi sa correspondance tandis qu'il était à l'armée. Voyez à ce sujet l'Histoire de la vie et des ouvrages de J. de ta Fontaine, troisième édition, 1824, p. 398.
i Armand de Bourbon-Conti, né en 1661, mort le 9 novembre 1683, à Fontainebleau, de la petite vérole, qu'il avait gagnée en soignant sa femme, atteinte de la même maladie.
N'ont rien là-bas de consolant :
Achille en est un témoignage.
Il eut un désir violent De faire honneur à son lignage :
Il souhaita d'avoir un temple et des autels : Homère en ses vers immortels Le lui bâtit. Sa propre gloire Y dure aussi dans la mémoire Des habitants de l'univers.
Cependant Achille , aux enfers , Prise moins l'honneur de ce temple Que la cabane d'un berger.
Profitez-en : c'est un exemple Qui mérite bien d'y songer.
Sougez-y donc, seigneur; examinez la chose , D'autant plus qu'on ne peut y faillir qu'une fois : L'Achéron ne rend rien. Si nos pleurs étaient cause
Qu'il révoquât ses tristes lois, Nous revenions Conti ; mais ni le sang des rois ,
Ni la grandeur, ni la vaillance , Ne font changer du Sort la fatale ordonnance Qui rend sourd à nos cris le noir tyran des morts.
Ne vous fiez point aux accords
D'un autre Orphée : a-t-il lui-même
Rien gagné sur la Parque blême ?
Il obtint en vain ses amours.
Tous deux avaient du Styx repassé les contours :
Il vit redescendre Eurydice.
Il protesta de l'injustice :
Il implora l'Olympe, et neuf jours et neuf nuits
Importuna de ses ennuis
Les échos des rivages sombres.
Quand j'irais, comme lui, redemander aux ombres
Les Contis, princes belliqueux,
Ou me dirait que le Cocyte
Ne considère aucun mérite ;
Je ne reviendrais non plus qu'eux.
Je ne vous dis ici que ce qu'a dit Voiture1. L'ami de Mécénas, Horace2, dans ses sons L'avait dit devant lui; devant3 eux la nature
L'avait fait dire en cent façons.
Les neuf Sœurs et leurs nourrissons
Depuis longtemps , en leurs chansons , Répètent que l'on voit recommencer l'année,
Et que jamais la destinée Ne permit aux humains le retour en ces lieux. Conservez donc , seigneur, des jours si précieux -,
Que le temps sèche au moins vos larmes : Celui que vous pleurez, loin d'y trouver des charmes,
En goûte un bonheur moins parfait.
Je crains que les raisons ne soient de peu d'effet
Dans la douleur qui vous possède ; Mais le temps n'aura-t-il pour vous seul nul remède?
1 Cela est vrai , cl la Fontaine a exprimé exactement ici les mêmes idées que Voiture dans YËpitre au prince de Condé, édition de 1678, în-12, t. II, p. 12i à 126.
- Dans l'ode adressée à Virgile :
Multis ille bonis flebilis occidit :
Xulli flebilior qunm tibi . Virgili !
Tu frustra plus , heu ! non ita cre dit uni
Poscis Quinctiliom deos.
Quid? si Threïcio blandius orpheo Auditam moderere arboribus fidem >"um vanse redeat sangnis imagini ,
Quam virga semel horrida , Non lenis precibus fata recluderc , Nigro compulerit Mf rcurius gregi ?
Horat. , Carm. , lib. I, od. xxiv.
3 Devant, deux fois employé dans ce vers pour avant, ce qui n'était pas une faute du temps de la Fontaine. On trouve des exemples semblables dans Boilca*i, dans Racine, et mémo dans Voltaire. Actuellement devant ne s'emploie plus que pour l'ordre des lieux; .nais, quand on parle de l'ordre des temps, on met toujours avant.
A Msr L'EVÊQUE DE SOKSÔNS1,
EN LUI DONNANT UN QUINTILIEN DE LA TRADUCTION d'orazio TOSCANELLA2.
Je vous fais un présent capable de me nuire.
Chez vous Quintilien s'en va tous nous détruire :
Car enfin qui le suit? qui de nous aujourd'hui
S'égale aux anciens tant estimés chez lui?
Tel est mon sentiment, tel doit être le vôtre3.
Mais, si votre suffrage en entraîne quelque autre,
Il ne fait pas la foule ; et je vois des auteurs
Qui , plus savants que moi , sont moins admirateurs.
Si vous les en croyez, on ne peut, sans faiblesse,
Rendre hommage aux esprits de Rome et de la Grèce.
Craindre ces écrivains ! on écrit tant chez nous !
La France excelle aux arts, ils y fleurissent tous;
Notre prince avec art nous conduit aux alarmes;
Et sans art nous louerions le succès de ses armes !
Dieu n'aimerait-il plus à former des talents?
Les Romains et les Grecs sont-ils seuls excellents?
Ces discours sont fort beaux , mais fort souvent frivoles :
Je ne vois point l'effet répondre à ces paroles ;
i Pierre-Daniel Huet, nommé évéque de Soissonsen 1685, est plus connu comme évéque d'Avranches, parce qu'il permuta avec Bruslard de Sillery pour ce second siège en 1689, avant d'avoir reçu les Wulles du premier. Huet naquit à Caen le 8 lévrier 1630, et mourut le 36 janvier 1721, à quatre-vingt-onze ans. Il était ami intime de notre poète.
2 La traduction italienne de Quintilien, d'OrazioToscanella, parut à Venise en 1566 et 1568, in-i".
s Perrault avait lu, dans la séance dé l'Académie française qui se tint le 27 janvier 1687, son poème intitulé Le Siècle de Louis le Grand, dans lequel il dépréciait les anciens pour exalter les modernes. La Fontaine écrivit aussitôt cette épitre pour répondre au poème de Perrault. Voyez YHistoire de la vie et des ouvrages de la Fontaine, troisième édition, p. i-2ft à 431.
Et , faute d'admirer les Grecs et les Romains , On s'égare en voulant tenir d'autres chemins.
Quelques imitateurs, sot bétail, je l'avoue,
Suivent en vrais moutons le pasteur de Mantoue1.
j'en use d'autre sorte, et, me laissant guider,
Souvent à marcher seul j'ose me hasarder.
On me verra toujours pratiquer cet usage.
Mon imitation n'est point un esclavage :
Je ne prends que l'idée, et les tours, et les lois
Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois.
Si d'ailleurs quelque endroit plein chez eux d'excellence
Peut entrer dans mes vers sans nulle violence,
Je l'y transporte , et veux qu'il n'ait rien d'affecté
Tâchant de rendre mien cet air d'antiquité.
Je vois avec douleur ces routes méprisées :
Art et guides , tout est dans les champs Élysées.
J'ai beau les évoquer, j'ai beau vanter leurs traits,
On me laisse tout seul admirer leurs attraits.
ïérence est dans mes mains ; je m'instruis dans Horace ,
Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse.
Je le dis aux rochers -, on veut d'autres discours :
Ne pas louer son siècle est parler à des sourds.
Je le loue, et je sais qu'il n'est pas sans mérite;
Mais , près de ces grands noms , notre gloire est petite :
Tel de nous, dépourvu de leur solidité,
N'a qu'un peu d'agrément, sans nul fonds de beauté.
Je ne nomme personne : on peut tous nous connaître.
Je pris certain auteur2 autrefois pour mon maître;
Il pensa me gâter3. A la fin, grâce aux dieux,
Horace, par bonheur, me dessilla les yeux.
1 Virgile. (Noie de la Fontaine.)
2 Voilure, pour lequel la Fontaine eut dans sa jeunesse une admiration presque exclusive.
3 Quelques auteurs de ce temps-là affectaient les antithèses, et ces sortes de pensées qu'on appelle eonrelli. Cela a suivi immédiatement Malherbe {Note de la Fontaine.)
L'auteur avait du bon , du meilleur ; et la France Estimait dans ses vers le tour et la cadence. Qui ne les eût prisés? J'en demeurai ravi : Mais ses traits ont perdu quiconque l'a suivi. Son trop d'esprit s'épand en trop de belles choses : Tous métaux y sont or, toutes fleurs y sont roses1. On me dit là-dessus : De quoi vous plaignez-vous ? De quoi ? Voilà mes gens aussitôt en courroux ; Ils se moquent de moi, qui , plein de ma lecture, Vais partout prêchant l'art de la simple nature2. Ennemi de ma gloire et de mon propre bien, Malheureux, je m'attache à ce goût ancien. Qu'a-t-il sur nous, dit-on, soit en vers, soit en prose? L'antiquité des noms ne fait rien à la chose , L'autorité non plus , ni tout Quintilien. Confus à ces propos , j'écoute , et ne dis rien. J'avouerai cependant qu'entre ceux qui les tiennent J'en vois dont les écrits sont beaux , et se soutiennent. Je les prise et prétends qu'ils me laissent aussi Révérer les héros du livre que voici.
Recevez leur tribut des mains de Toscanelle. Ne vous étonnez pas qu'il donne pour modèle A des ultramontains un auteur sans brillants. Tout peuple peut avoir du goût et du bon sens, Us sont de tous pays, du fond de l'Amérique*;
i Vers de Malherbe. (Xote de la Fontaine.) Ce vers n'est pas exactement ainsi; il se trouve dans la pièce intitulée Récit (l'un berger, au ballet de Madame, princesse d'Espagne , douzième stance :
La terre en tous endroits produira tontes choses : Tons métaux seront or, tontes fleurs seront roses.
2 II a prêché d'exemple.
* VAR. Dans les Œuvre» posthumes , dans les Œurres diverses, et dans toutes les éditions , on lit :
Ils sont tons d'un pays du fond de l'Amérique. Cette version absurde ne pouvait être corrigée qu'en ayant recours à l'édition originale , qu'aucun éditeur n'a connue avant nous. Le sens du vers est que le goût et le bon sens sont de tout pays , et peuvent se trouver même au fond de l'Amérique, où il se formera des savants comme ailleurs , si on y mène un rhéteur habile et bon critique , un Quintilien ; mais la phrase est incorrecte , trop concise, et obscure.
Qu'on y mène un rhéteur habile et bon critique ,
Il fera des savants. Hélas ! qui sait encor
Si la science à l'homme est un si grand trésor?
Je chéris l'Arioste , et j'estime le Tasse ;
Plein de Machiavel, entêté de Boccace,
J'en parle si souvent qu'on en est étourdi ,
J'en lis qui sont du Nord, et qui sont du Midi.
PS on qu'il ne l'aille un choix dans leurs plus beaux ouvrages.
Quand notre siècle aurait ses savants et ses sages,
En trouverai-je un seul approchant de Platon1?
La Grèce en fourmillait dans son moindre canton.
La France a la satire et le double théâtre 2 ;
Des bergères d'Urfé 3 chacun est idolâtre :
On nous promet l'histoire, et c'est un haut projet1.
J'attends beaucoup de l'art , beaucoup plus du sujet :
Il est riche , il est vaste, il est plein de noblesse;
Il me ferait trembler pour Rome et pour la Grèce.
i La Fontaine avait une grande admiration pour Platon; et dans l'avertissement des Ouvrages de prose et de poésie qu'il a publiés en commun avec de Maucroix, il a très bien apprécié le caractère particulier de ses Dialogues. C'est précisément l'auteur que Perrault déprécie le plus dans son poème sur le Siècle de Louis le Grand, p. 2.
2 Je crois que la Fontaine entend par là le théâtre ordinaire où l'on jouait la comédie et la tragédie, et le théâtre de l'Opéra, inconnu aux anciens.
'■i Monoré d'Urfé, auteur de YAstrée. Le goût a bien changé depuis. On ne lit plus guère aujourd'hui cet auteur, dont nos pères étaient idolâtres.
4 Louis XIV avait, en 1677, chargé Racine et Boileau d'écrire l'histoire de son règne, et leur avait donné à tous deux une pension à cet effet. Pellisson avait déjà commencé cette histoire, et le roi avait été si satisfait de ce commencement, qu'il lui avait donné l'ordre de continuer, et lui avait accordé à cette occasion ses entrées, et une pension de six mille livres. Mais madame de Montespan eut une affaire au conseil d'État pour un droit sur les boucheries que le roi lui avait concédé. Pellisson fut chargé du rapport, et lui fit perdre son procès. Madame de Montespan, pour s'en venger, fit donner à Racine et à Despréaux les charges d'historiographes. Pellisson fut par là dégoûté de continuer la tâche qu'il avait entreprise. Racine et Despréaux ne s'y adonnèrent jamais sérieusement; et Louis XIV, avec ses trois historiographes, n'eut pas un historien.
.uE SONGE. 513
Quant aux autres talents, l'ode, qui baisse un peu1, Veut de la patience; et nos gens ont du feu. Malherbe avec Racan, parmi les chœurs des anges, Là-haut de l'Éternel célébrant les louanges, Ont emporté leur Ivre ; et j'espère qu'un jour J'entendrai leur concert au céleste séjour. Digne et savant prélat , vos soins et vos lumières Me feront renoncer à mes erreurs premières : Comme vous je dirai l'auteur de l'univers. Cependant agréez mon rhéteur et mes vers.