‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 272 sur 287 · A M. RACINE · texte numérisé non relu

A M. RACINE

Du 6 juin 1686. Château-Thierry.

Poignan1, à son retour de Paris, m'a dit que vous preniez mon silence en fort mauvaise part : d'autant plus qu'on vous avait assuré que je travaillais sans cesse depuis que je suis à Château- Thierry, et qu'au lieu de m'appliquer à mes affaires, je n'avais que des vers en tête. Il n'y a de tout cela que la moitié de vrai : mes affaires m'occupent autant qu'elles en sont dignes, c'est-àdire nullement; mais le loisir qu'elles me laissent, ce n'est pas la poésie, c'est la paresse qui l'emporte. Je trouvai ici, le lendemain de mon arrivée, une lettre et un couplet d'une fille âgée seulement de huit ans; j'y ai répondu; c'a été ma plus forle occupation depuis mon arrivée. Voici donc le couplet avec le billet qui l'accompagne :

srr, l'air de jocosde.

« Quand je veux faire une chanson

« Au parfait lu Fontaine, « Je ne puis tirer rien de bon

« De ma timide veine.

« Elle est tremblante à ce moment,

« Je n'en suis pas surprise :

« Devant lui mon faible talent

« Ne peut être de mise.

« Je crois en vérité que je no serais jamais parvenue à faire une « chanson pour vous, Monsieur, si je n'avais en vue de m'en at- « tirer une des vôtres; vous me l'avez promise, et vous avez affairé « à une personne qui est vive sur ses intérêts : songez que je vous « assassinerai jusqu'à ce que vous m'ayez tenu votre parole. De * grâce, Monsieur, ne négligez point une petite muse qui pourrait « parvenir, si vous lui jetiez un regard favorable. »

Ce couplet et cette lettre, si ce qu'on me mande de Paris est bien vrai, n'ont pas coûté une demi-heure à la demoiselle, quiquelque-

1 Ami intime de la Fontaine et de Racine. Voyez, sur ce qui le concerne, YHistoire de la vie et des ouvrages de J. de la Fontaine, troisième édition, 18-24, in-8°, p. 13; et les Mémoires sur la vie de Jean Racine, dans les Œuvres de Racine, édition de 1820, in-8°, t. 1 . p. cxliij.

fois met de l'amour dans ses chansons, sans savoir ce que c'est qu'amour. Comme j'ai vu qu'elle ne me laisserait point en repos que je n'eusse écrit quelque chose pour elle, je lui ai envoyé les trois couplets suivants : ils sont sur le même air.

Paule, vous faites joliment

Lettres et chansonnettes :

Quelques grains d'amour seulement,

Elles seraient parfaites.

Quand ses soins au cœur sont connus,

Une muse sait plaire.

Jeune Paule, trois ans de plus

Font beaucoup à l'affaire.

Vous parlez quelquefois d'amour,

Paule, sans le connaître; Mais j'espère vous voir un jour

Ce petit dieu pour maître Le doux langage des soupirs

Est pour vous lettre close :

Paule, trois retours de zéphyrs

Font beaucoup à la chose.

Si cet enfant dans vos chansons

A des grâces naïves , Que sera-ce quand ses leçons

Seront un peu plus vives?

Pour aider l'esprit en ses vers

Le cœur est nécessaire :

Trois printemps sur autant d'hivers

Font beaucoup à l'affaire.

Voyez, Monsieur, s'il y avait là de quoi vous fâcher de ce que je ne vous envoie pas les belles choses que je produis. Il est vrai que j'ai promis une lettre au prince de Conti ; elle est à présent sur le métier : les vers suivants y trouveront leur place :

Un sot plein de savoir est plus sot qu'un autre homme i ;

Je le fuirais jusques à Rome ,

Et j'aimerais mille fois mieux

Un glaive aux mains d'un furieux,

Que l'étude en certains génies.

Ronsard est dur, sans goût, sans choix, Arrangeant mal ses mots, gâtant par son françois Des Grecs et des Latins les grâces infinies. Nos aïeux, bonnes gens, lui laissaient tout passer,

i Molière a dit :

Un sot sayant est sot plus qu'un sot ignorant.

Et d'érudition ne se pouvaient lasser.

C'est un vice aujourd'hui : l'on oserait à peine En user seulement une fois la semaine.

Quand il plaît au hasard de vous en envoyer, Il faut les bien choisir, puis les bien employer, Très sûrs qu'avec ce soin l'on n'est pas sûr de plaire. Cet auteur a, dit-on , besoin d'un commentaire : On voit bien qu'il a lu; mais ce n'est pas l'affaire : Qu'il cache son savoir, et montre son esprit. Racan ne savait rien ; comment a-t-il écrit? Et mille autres raisons, non sans quelque apparence. Malherbe de ces traitsjusait plus fréquemment : Sous lui la cour n'osait encore ouvertement Sacrifier à l'ignorance.

Puisque je vous envoie ces petits échanlillons, vous en conclurez, s'il vous plaît , qu'il est faux que je fasse le mystérieux avec vous; mais, je vous en prie, ne montrez ces derniers vers à personne ; car madame de la Sablière ne les a pas encore vus.

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