LES BARONS, LES OISEAUX, ET LES ARTISTES
Certain baron , dans son petit domaine ,
Se disait heureux comme un roi, Et l'était un peu plus peut-être. Exempt d'effroi,
De soucis même , exempt surtout de gêne , Sans dégoûts, sans besoins, mais non pas sans désirs, Tantôt dans son manoir accueillant les plaisirs, Tantôt les rencontrant dans les bois , dans la plaine , Tantôt chez les voisins, à table, au jeu ; l'ennui Ne l'a surpris jamais ni chez eux ni chez lui. Au titre de baron , dont son rang le décore , Disons qu'il unissait un autre titre encore , Celui de bienfaisant ; comme il faut déclarer Qu'attaqué sur ce point dune étrange faiblesse, De ce titre il semblait encor plus se parer
Que de ses titres de noblesse.
Ridicule , s'il en est un !
Mais comme il n'est pas très commun , Et que tout, grâce à lui, prospérait à la ronde ,
N'allons pas en rire trop haut;
Et dans un gentilhomme excusons un défaut
Qui le rendait utile au monde , Qui, jusqu'en leurs greniers cherchant des malheureux, (Il en est même ailleurs dans les temps où nous sommes!)
Etendait ses soins généreux
Aux animaux ainsi qu'aux hommes ,
Dispensait de la même main Aux oiseaux son froment , aux indigents son pain ; Et ne permettait pas au chasseur inhumain
D'effrayer le bonheur tranquille
Des amants , des époux ailés
Qui , dans ses créneaux rassemblés , Sous sa protection venaient chercher asile. Aussi , quels doux concerts en la douce saison Retentissaient autour de la noble maison !
Louanges par le cœur dictées !
Louanges , dont l'accord est d'autant plus flatteur
A l'oreille du bienfaiteur , Que sans les rechercher il les a méritées ! Tôt ou tard , à la mort chacun doit son tribut. Baron même, on finit par arriver au but Où tendent tous les pas de toute créature ; Où, petit à petit, la main de la nature
Nous entraîne incessamment ; Et qu'à pied l'on atteint quelquefois plus gaîment,
Mais non moins vite qu'en voiture.
Or le décès du meilleur des barons, Mort trop tôt, bien pourtant qu'il ne soit pas mort jeune ,