LIVRE VI
Fut le signal du deuil pour tous les environs;
Et qui pis est celui du jeûne.
Perdre qui vous nourrit , c'est un double malheur ! Le temps s'efforce bien d'en vaincre la douleur;
Mais l'appétit toujours fidèle ,
A l'heure de chaque repas
Qu'on dut faire et qu'on ne fait pas ,
Sans charité la renouvelle.
Le vieux baron défunt, voilà notre château
Sous les lois d'un seigneur nouveau.
Celui-là , dit l'histoire , était un hobereau Qui, dernier rejeton d'une famille ancienne, Et fier d'en réunir les titres et les biens, Ne connaissant que lui, ses aïeux et ses chiens, N'estimait , n'aimait rien que leur race et la sienne. Aussi chiens de tous poils et chiens de tous museaux, Chiens couchants , chiens courants , chiens à queue écourtée, A pieds droits ou tortus, à jambes de fuseaux, Troupe à servir ses goûts par les siens très portée,
Suivait-elle en tous lieux ses pas , Partageant ses plaisirs et voire ses repas. Vrai Jupiter d'ailleurs, quittant fort peu la foudre, Quand monseigneur levait le nez vers ses créneaux ,
S'il daignait penser aux moineaux,
C'était pour leur tirer sa poudre.
Quant à la graine, adieu panier 75 !
Tous les oiseaux jusqu'au dernier
L'un après l'autre délogèrent.
i9o FABLES.
Les échos attristés en perdirent la voix ;
Et comme les amis des bois, Les amis du château, dit-on, s'en affligèrent. Du silence éternel qui règne autour de lui , Monseigneur même un jour éprouvant quelque ennui
« Pourquoi fuir de cette demeure ? »
Dit-il , d'un ton de maître , au plus gai des pinsons Qui fuyait en sifflant, « J'aime assez vos chansons. « Revenez et chantez. — Moi , baron , que je meure « Si j'y reviens , répond l'autre à son suzerain. « Vous aimez la musique et vous faites du train ! « Et vous nous condamnez à jeûner en trapistes " G ! « Serviteur : apprenez qu'aussi bien qu'aux artistes , « Il nous faut pour chanter, la paix et puis du grain.