LIVRE VI
« De ma peau qu'on fasse un manchon ; « Je veux être écorché , si jamais j'abandonne
« Une condition si bonne.
« Et moi ! je veux mourir sous le bâton ; « Je veux , disait Pataud , que sans grâce on m'assomme « Si l'on me v,oit quitter jamais un si brave homme. »
Chacun était de bonne foi.
Monsieur Guillaume en eut trop tôt la preuve.
Hélas ! c'est une triste épreuve Que de se voir contraint à sortir de chez soi ;
Que de voir le doux héritage Où , plus heureux qu'un roi , l'on vivait sans souci , D'un avide étranger devenir le partage.
Job eut ce déplaisir ; monsieur Guillaume aussi. Sa cuisine en pâtit. Adieu chapons du Maine , Adieu veau de Pontoise , adieu gras ortolans ,
Fins jambons , pâtés succulents ; Vous fuyez l'indigent 5 le pain lui reste à peine ! Le pain sec ! c'est bien peu pour un chien , pour un chat.
Raton , sensible et délicat , Prétend qu'aux frais du pauvre il est cruel de vivre, Reste , et se croit discret quand il n'est qu'un ingrat. « Et toi , Pataud ? — Raton , moi refuser de suivre
« Celui qui fut mon bienfaiteur ?
« Me prends-tu pour un homme ou pour un chat ? Mon cœur « Sans scrupule à l'instinct de l'amitié se livre.
« A force de fidélité
« Elle craint peu d'être importune.
i96 FABLES.
« Mon maître m'a fait part de sa prospérité ,
« J'aurai part dans son infortune.
« Le sentiment me dit , ainsi que la raison , « Qu'en agir autrement serait agir en traître. « Adieu; je suis le chien du maître.
« — Et moi le chat de la maison. »