LE BOEUF ET LE TAUREAU
Sa majesté lionne, à ce que dit l'histoire,
Ou bien la fable , et c'est même chose à peu près ,
Sa majesté lionne, un jour, dans ses forêts,
Fit convoquer un consistoire , Je veux dire un conseil : le roi voulait pourvoir Aux besoins de l'état ; le roi voulait savoir
Ce qu'en pensaient les fortes têtes.
Aussitôt les plus grosses bêtes De répondre à l'appel se sont fait un devoir. L'éléphant vient ; Bertrand , chambellan de service , Ouvre les deux battants à ce grave penseur. Plus gai , mais non moins franc que Gaton le censeur ,
Bertrand n'était pas un novice :
Joignant beaucoup de sens à beaucoup de malice,
Ce singe , avec chaque animal , Se comporte suivant ce qu'à la cour on pense De ce seigneur; il fait politesse au cheval;
A l'âne il fait impertinence ;
Il ouvre à monsieur le chameau ;
Il ouvre à monsieur le taureau ; Quant à monsieur le bœuf, à son nez porte close.
On se fâche pour moindre chose.
Le bœuf de se fâcher : « Quoi ! c'est à moi qu'on ose « Refuser l'huis du prince 92 ? Est-ce de son aveu » Qu'on ferme le conseil à des gens de ma sorte ?
« Ai-je donc la tête moins forte « Que ce taureau ? Peut-on laisser l'oncle à la porte
« Quand on vient d'ouvrir au neveu?
« — C'est un penseur; mais toi, » répond le saltimbanque
En le toisant d'un œil moqueur , « Peux-tu penser? Les bons conseils viennent du cœur 93;
« Ne sait-on pas ce qui te manque?- « Venir ici , c'est perdre et ton temps et tes pas : « Tu rumines , l'ami , mais tu ne penses pas. »