LES TETES A PERRUQUES
Ami lecteur, je suis voisin
D'un atelier, d'un magasin Où l'art dans ses travaux, rival de la nature,
En un moment par son pouvoir
Va te changer du blanc au noir;
Où , retrouvant sa chevelure
Pour dix écus , un bon vieillard ,
Redevenant frais et gaillard, Du temps qui l'a tondu peut réparer l'injure. Bien que ce magasin soit fort achalandé , L'ouvrage y va parfois sans être commandé.
En ce cas , pour vendre la chose , Aux regards du public sous le verre on l'expose.
En attendant qu'un front humain S'en couronne à la ville , à la cour , au théâtre , L'artiste sur un front ou de cire ou de plâtre Met son œuvre aussitôt qu'elle sort de sa main.
Maint buste de cette manière ,
Tantôt abbé, tantôt soldat, 4. 16
Ou petit-maître ou magistrat , Paraît avoir changé d'état Et n'a changé que de crinière.
A la cour , non pas celle où vous lisez ceci ,
Cour admirable en toutes choses !
La faveur fait souvent de ces métamorphoses ; Du jour* au lendemain un homme y change aussi. Petit bourgeois tel s'est couché la veille , Qui grand seigneur aujourd'hui se réveille. Et ce pédant que je vois conseiller, Et ce préfet que j'ai vu marguillier , Et tant de généraux dont la tête caduque, Sous le coton vingt ans belliqueuse en repos , Reprend juste à la paix le plumet des héros ; Combien de têtes à perruque !