LIVRE VIII
Honnête avec chaque pratique,
Il était accort et joyeux ;
La meunière avait de ces yeux
Qui font valoir une boutique ; Et pendant deux hivers moins froids que pluvieux,
Et deux été moins chauds qu'humides,
La source avait abondamment
Sur la roue aux ailes rapides
Versé Fonde et le mouvement.
Mais tout-à-coup le sort volage Avec ce pauvre diable a changé de façons. Au retour de l'hiver les aquilons font rage,
Et , trois mois , de maudits glaçons
Aux eaux refusent le passage.
« Sache souffrir sans te fâcher
« Ce que tu ne peux empêcher , »
Dit , en se résignant , le bon meunier. La source ,
Libre enfin des glaces de l'ourse , Au printemps , il est vrai , recommence à courir ; Mais avant qu'il finisse on la voit dans sa course Sous les feux du cancer et décroître et tarir : Ce n'est plus qu'un filet, ce n'est plus rien. La meule
Ne peut pas tourner toute seule.
Couché sur un sac toujours plein ,
Trois grands mois donc encor notre homme
Attend, en jurant Dieu sait comme,
Que l'eau revienne à son moulin.
Las de jurer , et las surtout de ne rien faire ,
A la meunière il dit un jour:
« Là-haut allons donc faire un tour, « Et voir chez le cadet comment va son affaire. » Elle allait à merveille. En hiver , en été , Que l'humide ou le sec gouvernât l'atmosphère ,
Le moulin , dans son vol prospère ,
Ne s'était jamais arrêté.
« Ton bonheur est bien grand , dit l'homme de rivière « A l'homme de montagne. — Il tient uniquement, « Répondit ce dernier, à la force première , « Qui chez nous du travail fait mouvoir l'instrument. « Si ta fortune est moins constante que la mienne ,
« Mon pauvre ami , qu'il te souvienne « Que pour ses alliés, de l'aveu des savants, « Mon industrie a les trente-deux vents ;
« Qu'un ruisseau manque , adieu la tienne. »
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