LES COCHONS ET LES TRUFFES
Certain monsieur vêtu de soie;
Avant vos aïeux et les miens, Ainsi , monsieur l'abbé, se vêtissaient les siens,
Au siècle où l'on assiégeait Troie , Bien plus , au siècle même appelé siècle d'or, O ù le premier habit n'était pas fait encor. Or donc certain monsieur habillé de la sorte , Ou certain porc , s'il faut s'expliquer sans détour, Fatiguait de ses cris les échos d'alentour : Gris de joie , il est vrai ; mais quant au bruit , qu'importe ? — Et pourquoi ce bruit-là? — Vous n'en feriez pas tant, Vous qui formez aux mœurs nos apprentis tartufes l**\ Si par hasard le diable à votre œil pénitent,
En plein carême offrait des truffes ,
Dans un dindon bien gras , s'entend ?
Par une semblable imprudence
Vous gardant bien de signaler
Ce bienfait de la providence ,
A huis clos, et dans le silence,
Vous sauriez vous en régaler.
Tout les gourmands, l'abbé, n'ont pas tant de sagesse. Le nôtre, à qui l'odeur de ces fruits parfumés, Que pour les dévots seuls le ciel n'a pas semés ,
Inspirait des chants d'allégresse , Compromit son bonheur par ces chants indiscrets.
Les amateurs étaient tout près ;
L'un deux , portant bêche et besace ,
En riant au nez du chanteur
Déterre le mets enchanteur,
Et lui laisse un gland à la place.
Résumons-nous : de ce récit
On peut tirer plus d'un profit.
En nous rappelant que le sage ,
Par un ridicule transport,
N'appelle personne au partage
Des présents que lui fait le sort , 11 nous apprend qu'on peut d'une tête insensée Voir quelquefois jaillir une heureuse pensée ;
Qu'on peut dans la bouche d'un sot
Quelquefois surprendre un bon mot ; Qu'un ignorant lui-même à quelque découverte
Par l'instinct peut être conduit ; Et qu'enfin l'industrie , au premier petit bruit,
A tout saisir se montre alerte :