PAGE III
Regnault de Saint- Jean-d'Angély.
Il tenait à l'auteur de ces fables par des liens de famille et d'amitié. On ne s'étonnera pas de retrouver ici sur cet homme si recommandablc et tant outragé, des renseignements qui, pour avoir été déjà publiés, n'ont rien perdu de leur intérêt.
Regnault de Saint - Jean - d'Angély ( Michel - Louis - Etienne, comte) est né en 1760, à Saint-Fargeau , où son père remplissait les fonctions de président du tribunal et celles de subdélégué de l'intendance. Ce magistrat fut le premier instituteur de son fils. En 1771 , le président de Saint- Fargeau ayant été exilé dans sa terre, y amena, avec ses enfants , un précepteur habile , et rendit communes au jeune Regnault les leçons données à son fils aîné , Michel Lepelletier, mort depuis victime d'un assassinat. C'est à l'université de Paris que M. Regnault termina ses études. Son père , sur
5o4 NOTES.
le refus d'enregistrer à son bailliage l'édit de 1771, avait été mandé par le chancelier ; le jeune Regnault fut du voyage , et obtint, par la voie du concours, une place gratuite au collège du Plessis. Sorti du collège en 1777, il fit son cours de droit , et suivit le palais ; il se destinait à la profession d'avocat , et comptait l'exercer à Paris. Les soins que réclamaient ses parents le forcèrent à changer de projet. Son père , affligé d'une cécité absolue , avait été obligé de renoncer à ses fonctions. Retiré à Saint- Jean-d'Angély , il y vivait dans ses propriétés. M. Regnault , après avoir prêté son serment au parlement, se rendit auprès de sa famille. Un de ses oncles était lieutenant-criminel à Rochefort , et prévôt-général de la marine de ce département. La place de lieutenant de cette prévoté vint à vaquer; on l'obtint, en 1782, pour M. Regnault, qui, avec les appointements de cette place et le produit de son cabinet, conservait à ses parents une aisance que les infirmités leur auraient enlevée. En 1788, lors du refus d'enregistrement des édits rendus sous le ministère de l'archevêque de Sens, les symptômes d'une révolution prochaine se manifestèrent sur tous les points de la France. En Saintonge , comme dans les autres provinces , les trois états se réunirent : des commissaires furent chargés de rédiger et de porter au commandant de la province le vœu général; M. Regnault fut nommé membre de ces commissions et rédacteur des pétitions. Peu après , on convoqua les états-généraux. Membre du collège électoral de la sénéchaussée de Saint- Jean-d' Angély , M. Regnault avait été chargé de la rédaction des cahiers du tiers-état. Lors de l'élection des députés , il fut choisi , presque unanimement, au premier tour de scrutin. Les principes qu'il avait professés jusqu'alors, et qui lui avaient mérité la con-
NOTES. 3o5
fiance de ses commettants , sont ceux qu'il n'a cessé de soutenir pendant la durée de l'assemblée constituante. Les journaux du temps font foi de la modération de ses opinions , qui , loin de menacer la monarchie , ne tendaient qu'à la raffermir, à l'asseoir sur des bases plus solides. M. Regnault n'a appartenu à aucune faction. Jamais il n'a paru à la société des jacobins. Lié par une conformité d'intentions et d'efforts avec les hommes sages et modérés de l'assemblée, il se prononça et parla toujours avec énergie en faveur des droits justement balancés du peuple et du trône. La seule réunion dont il ait été membre est celle qui avait lieu chez le duc de La Rochefoucauld, et à laquelle assistaient habituellement MM. de Lafayette, Bailly, de Liancourt, de Tracy, de Castellane , le vicomte de Noailles, Matthieu de Montmorency , Dandré, et autres membres de l'assemblée constituante, tous également connus alors par leur amour de la liberté fondée sur le respect des lois. Envoyé, en juin 1791, dans les départements du Jura, de l'Ain et du Doubs, il y comprima des mouvements séditieux près d'éclater. Pendant la session de l'assemblée constituante, il a travaillé, de concert avec M. Duquesnoi, Chéron, André Chénier, à un journal, tout à la fois libéral et monarchique, intitulé l'Ami des patriotes. Après l'assemblée constituante, devenu libre par la mort de ses parents, M. Regnault se fixa à Paris. Il réunit à l'exercice de sa profession d'avocat plusieurs occupations honorables et utiles. Il avait été nommé membre du conseil des finances avec MM. Blondel et Martineau, et chef du conseil du contentieux de l'ordre de Malte. Cette fortune fut renversée par la journée du 10 août 1792. Fidèle à la constitution, M. Regnault n'avait pas appris avec indifférence les dangers qui menaçaient 4- 20
3o6 NOTES.
le trône; il s'était rendu aux Tuileries, déterminé à défendre avec son épée la monarchie, qu'il servait si courageusement avec sa plume. On l'avait prévu : désigné d'avance aux assassins , qui crurent l'égorger dans la personne du malheureux Suleau, c'est à cette erreur seule qu'il dut la vie. Les forcenés de la section , instruits bientôt de la méprise, ordonnèrent son arrestation. On mit les scellés chez lui , on enleva son mobilier. Grâce aux soins d'amis fidèles et généreux, il échappa cependant aux recherches rigoureuses et multipliées dont il fut l'objet. Depuis cette époque jusqu'à celle du 9 thermidor, ce n'est qu'en se condamnant à une réclusion volontaire qu'il évita le sort destiné aux membres de l'assemblée constituante , le sort de Barnave, de Thouret , de Bailly, au nom desquels son nom était associé par l'ordre qui les jeta dans les prisons, d'où ils ne sortirent que pour aller à l'échafaud. Rendu à la liberté par le grand événement qui la rendit à la France, M. Regnault retourna à Saint-Jean-d'Angély. Résolu de ne pas rentrer dans les fonctions publiques, il chercha à réparer, par des spéculations commerciales , les pertes que sa fortune avait éprouvées. Conjointement avec des négociants de Saint-Jean-d'Angély, de Bordeaux, de La Rochelle et de Paris , il fit des opérations dont les résultats furent avantageux. C'est alors que les circonstances les plus heureuses lui firent connaître la famille dans laquelle il devait trouver une épouse , fille de M. de Bonneuil , qui , lors du départ de Louis XVI (nuit du 20 au 11 juin 1791), avait été jeté en prison par suite de son dévouement pour Monsieur, depuis Louis XVIII , et nièce de M. et et madame d'Espréménil , morts tous deux sur l'échafaud , victimes de leur attachement aux Bourbons.
NOTES. 5o;
Le bonheur de M. Regnault fut bientôt troublé par le i3 vendémiaire; il était président de sa section, secrétaire de l'assemblée électorale et capitaine des grenadiers nationaux. Il fut nommé pour rédiger et porter à la convention une adresse contre les décrets des 5 et i3 fructidor. A l'erreur qui l'avait porté à embrasser la cause des factieux , il joignit celle, beaucoup plus grave, de se placer dans leurs rangs, et de marcher à la tête de sa compagnie contre la convention, seule autorité alors légitime dans l'état. Ces circonstances réveillèrent des animosités mal éteintes , et sans un avis que M. J. Chénier fit donner à Regnault, il eût été arrêté chez lui, où les scellés furent apposés de nouveau. Une amnistie générale lui rendit peu après la liberté. Cependant le général Bonaparte avait rétabli l'honneur des armes françaises. Chargé d'un service dans l'armée, M. Regnault passa en Italie, et se rendit à Milan en qualité d'administrateurgénéral des hôpitaux. Là commencèrent ses rapports avec le vainqueur de Rivoli et le pacificateur de Rastadt. Bientôt se prépara l'expédition d'Egypte. Le général proposa à M. Regnault de l'accompagner. La flotte entra à Malte, prit possession de la ville, et poursuivit bientôt sa route. M. Regnault fut laissé dans l'île en qualité de commissaire du gouvernement pour l'administration civile, fonctions qu'il exerça pendant huit mois. Malte, bloquée par les escadres réunies d'Angleterre et de Russie, avait besoin de secours. M. Regnault partit pour les aller solliciter du gouvernement français : ses instances furent inutiles. L'inconcevable incurie du directoire abandonna Malte aux Anglais. Réuni à sa famille, M. Regnault s'occupait uniquement de ses intérêts privés , quand le général Bonaparte , rappelé par le danger
3o8 NOTES.
public, débarqua inopinément en France. M. Regnault fut du petit nombre des hommes entre lesquels a été concertée la révolution du 18 brumaire an 8. Cette révolution lia plus fortement sa fortune à celle du général qui, dès lors, gouverna monarchiquement la France. Le système du gouvernement qui venait d'être établi explique le dévouement avec lequel M. Regnault l'a servi jusqu'au dernier moment. Après avoir travaillé à la rédaction de la constitution de l'an 8, il fut nommé conseiller d'état, puis successivement président d'une section du conseil, secrétaire d'état de la famille impériale, grand-procureur près la haute-cour, et reçut le titre de comte. Cette cumulation de charges, où l'on voyait une cumulation de faveurs, excita beaucoup d'envieux : peut-être devait-elle inspirer un sentiment tout opposé, car il est juste de dire qu'aucun de ces emplois n'était une sinécure. Napoléon qui , de tous les chefs de gouvernement , est celui qui a su le mieux mettre à profit les aptitudes des hommes qu'il s'attachait , et le mieux s'attacher les hommes qui réunissaient le plus d'aptitudes, Napoléon avait jugé le comte Regnault, et l'employait sans ménager ses forces, en raison de l'étendue de ses connaissances et de ses facultés. Il l'appelait à presque tous ses conseils ; il le chargeait de porter la parole dans presque toutes les circonstances. En résulterait-il , comme l'ont prétendu quelques juges sévères , que les reproches provoqués par certaines opérations, qui peut-être ont préparé la chute de Napoléon , doivent tomber aussi sur le comte Regnault ? Nous ne le pensons pas : une telle conséquence ne saurait être juste aux yeux de quiconque a connu l'homme qui , pendant quinze ans, a fait les destinées de l'Europe. Un mot expliquera tout : ce n'était pas sur ses projets,
mais seulement sur les moyens d'exécuter ces projets que l'empereur demandait des conseils. Le comte Regnault suivit l'impératrice à Blois lors de la première entrée des alliés. Chargé par elle d'une mission près de l'empereur François , qui montrait peu d'empressement pour se rendre dans une capitale où tout devait lui rappeler les hautes infortunes de sa fille et de son petit-fils, M. Regnault ne revint à Paris qu'après le retour de Louis XVIII. Depuis les désastres de la campagne de Russie, le comte Regnault avait été sollicité fréquemment de se détacher d'une cause abandonnée par la fortune. Par ses refus , il a mérité l'honorable inactivité dans laquelle il a vécu pendant la durée de la première restauration. Cette inactivité, quant à ce qui concerne les affaires publiques , fut absolue. Retiré dans sa terre , concentré dans sa famille, il partageait entre le soin de ses affaires privées et la culture des lettres son temps, que ne réclamaient, plus les affaires publiques. Nul ne fut plus surpris que lui d'apprendre le débarquement de Napoléon à Cannes ; il n'en fut pas moins désigné, dès lors, comme complice d'une conspiration qu'on a punie en attendant qu'elle fût prouvée. Ce n'est qu'après le départ de Louis XVIII pour Lille que le comte Regnault vint à Paris : l'empereur lui rendit ses anciennes fonctions. Nommé par deux collèges au corps législatif, il lit, jusqu'au retour des alliés dans la capitale, ce qu'il crut être son devoir ; et plus d'une fois il crut de son devoir de sacrifier aux intérêts de la chose publique ceux d'un homme que l'infortune lui rendait plus cher que jamais. Compris dans l'ordonnance du 24 juillet, il partit pour l'Amérique, avant même qu'une décision des chambres eût donné une forme légale à cette mesure extra-constitutionnelle. Les menaces qui se re-
5io NOTES.
nouvelaient sans cesse contre sa liberté, contre sa sûreté même, le déterminèrent à prévenir l'effet d'une loi qui, dans l'état où se trouvaient alors les esprits, ne pouvait manquer d'être admise. Le comte Regnault passa deux années en Amérique; mais, au mois de mai 1 817, se trouvant attaqué d'une maladie inflammatoire , d'après l'avis des médecins , qui ne jugèrent la guérison possible qu'en Europe , il quitta le sol hospitalier des États-Unis, pour venir débarquer en Belgique, où l'attendaient des persécutions qui empoisonnèrent et abrégèrent ses jours. Poursuivi mourant d'asile en asile , la maladie qui l'avait forcé à revenir d'Amérique prit un caractère alarmant. Le gouvernement français en fut instruit, le rappel du comte Regnault fut signé; mais on semblait avoir calculé avec une horrible précision la masse des maux qu'il pouvait supporter. Il arriva à Paris, le 10 mars 181 9, à sept heures du soir : à deux heures du matin il n'était plus. Ainsi mourut , tué par l'exil, pour nous servir de l'expression de M. Etienne, un homme dont le nom se rattache à presque tout ce qu'on a fait d'utile en France pendant vingt ans ; un homme qui , bon ami, bon Français, ne fut pas moins remarquable par les qualités généreuses de son âme que par les qualités brillantes de son esprit; un homme enfin qui, après avoir joué un rôle si important, ne demandait plus qu'une vie paisible et une retraite obscure au milieu d'une famille à qui sa perte a laissé de vifs regrets. Le service funèbre du comte Regnault dut se faire précipitamment , ce qui n'empêcha pas un grand nombre d'amis d'y assister. Parmi la foule qui suivait le char, on distinguait des hommes du peuple qui manifestaient la douleur la plus profonde; ils pleuraient un bienfaiteur! Les restes du comte Regnault furent - déposés au cimetière du père Lachaise , entre ceux de Parny ,
NOTES. 3n
Delilleet Fourcroy. M. Jouy, se faisant l'organe de toute une famille, prononça sur la tombe du défunt les dernières paroles de l'amitié.
La veuve du comte Regnault lui fit élever un monument où sont gravés ces vers, qui rappellent en peu de mots quelle fut la fin déplorable d'une vie tour à tour si brillante et si orageuse :
Français , de son dernier soupir Il a salué la patrie! Un* même jour a vu fiuir Ses maux, son exil et sa vie.
L'institut de France comptait M. Regnault parmi ses membres. Un talent supérieur avait ouvert l'accès de la classe de la langue et de la littérature françaises à cet orateur, qui s'illustra fréquemment aussi à la tribune académique. Porté souvent à la présidence, peut-être en considération de son rang, il justifia toujours cette faveur par des succès. Le discours qu'il prononça en 1814 , à l'occasion de la réception de M. de Campenon, qui succédait à l'abbé Delille, lui concilia tous les suffrages à cette époque, où tous les partis n'étaient pas disposés à le favoriser. Le comte Regnault était grand-aigle de la Légion d'honneur , grand-cordon de l'ordre de Wirtemberg , et de plusieurs autres ordres des souverains de l'Europe.